Apprendre à connaître l’angoisse est une aventure que tout homme doit affronter s’il ne veut pas se perdre, soit faute de ne l’avoir jamais éprouvée, soit en y sombrant ; s’instruire justement en cette matière, c’est donc apprendre la plus haute sagesse.
Si l’homme était ange ou bête, il ne pourrait connaître l’angoisse. Étant une synthèse, il en est capable, et il est d’autant plus homme que son angoisse est profonde, toutefois produite par lui et non, comme on l’entend d’ordinaire, s’imposant à lui de l’extérieur. Ainsi, et ainsi seulement, faut-il comprendre l’Écriture disant de Christ qu’il a été angoissé jusqu’à la mort, et rapportant sa parole à Judas : « Ce que tu fais, fais-le au plus tôt » [Jn 13,27]. Même le mot terrible dont Luther ne pouvait prêcher sans angoisse : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » [Mc 15,34], même ce mot n’exprime pas aussi fortement la souffrance ; car il désigne un état où se trouve Christ, tandis que l’autre parole caractérise une attitude relative à un état qui n’est pas.
L’angoisse est la possibilité de la liberté ; seulement, grâce à la foi, cette angoisse possède une valeur éducative absolue ; car elle corrode toutes les choses du monde fini et met à nu toutes leurs illusions. Il n’est pas de grand inquisiteur disposant de tourments aussi effroyables que l’angoisse ; il n’est pas d’espion pour assaillir avec autant de ruse un suspect à l’instant de sa plus grande faiblesse, ou pour lui tendre un fatal filet avec l’astuce dont il est capable ; il n’est pas de juge pour instruire un procès, examiner l’accusé avec la perspicacité de l’angoisse jamais en défaut, ni dans la distraction, ni dans le tumulte, ni dans le travail, ni le jour, ni la nuit.
Søren Kierkegaard
Le concept d’angoisse


OEuvres complètes

Éditions de l’Orante, t. V, 1973, pp. 251-252

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