« Au mois de septembre, notre cuisinier est décédé, ainsi tout ce temps jusqu'au 30 novembre, j'ai été à la cuisine de la communauté. Ma tête était occupée par les différents plats à préparer. Maintenant que nous avons le nouveau cuisinier, je commence à sentir le poids de ce visa qui n'arrive pas. Que l'Avent m'aide à vivre cette attente dans la sérénité. »

L'attente de sœur Jeanne

Je viens de répondre à ce message de sœur Jeanne, une religieuse africaine d'une cinquantaine d'années. Après avoir été au service de sa congrégation comme provinciale, elle vient de terminer six mois de formation à l'accompagnement spirituel et elle a reçu une nouvelle mission en Amérique du Sud, dans un pays dont elle ne connaît rien, pas même la langue usuelle. Depuis la fin des six mois de formation, comme le visa tarde à venir, elle attend en Afrique de pouvoir rejoindre son nouveau lieu de mission. Elle a fait la cuisine pour la communauté nombreuse où elle se trouve et elle s'efforce comme elle peut, à 50 ans passés, d'apprendre une nouvelle langue étrangère, alors qu'elle en parle déjà quatre couramment ! Mais l'attente lui pèse et elle perçoit bien que la paix du cœur est menacée par cette contrainte de devoir renoncer, pour un temps indéterminé, à pratiquer l'accompagnement spirituel pour lequel elle s'est formée à la demande de sa supérieure, dans une obéissance qui lui a coûté. Elle tient bon dans cette épreuve de la patience, soutenue par la foi et la prière, en demandant la grâce de la sérénité.

À l'évidence, ce que vit sœur Jeanne suppose une force intérieure, à la fois morale et spirituelle, pour consentir au renoncement imposé par les circonstances : ne pas pouvoir se mettre sans tarder au service de Dieu avec une compétence nouvelle acquise au prix d'une obéissance coûteuse. Il ne s'agit pas là seulement d'un renoncement à sa volonté propre, mais d'un renoncement au fruit de son obéissance. Le cœur même de la vie religieuse est attaqué. Quelle force permet de traverser sans faillir une telle situation ? Comment qualifier davantage cette force ? Ce don de l'Esprit, à quelle expérience intime conduit-il ?

Dans la situation pénible où elle se trouve, sœur Jeanne ne demande pas dans sa prière le don de force. Ce mot ne lui vient pas du tout à l'esprit. Cette force lui est donnée sans qu'elle le sache ; elle en bénéficie autant qu'elle en fait bénéficier ceux qui l'entourent. Ce qu'elle demande dans sa prière, ce n'est pas la force, mais la sérénité, la paix du cœur, pour vaincre l'impatience et le découragement qui surgissent en elle. La sérénité, opposée à l'agitation intérieure, loin d'être une fuite de la difficulté à traverser, est au contraire une vigueur paisible qui affronte la violence des tentations et leur fait échec. La force, quand elle est de l'Esprit, n'est pas une violence, mais une douceur qui apaise et libère, sans pour autant se dérober au combat.

Au cours de sa formation à l'accompagnement spirituel, sœur Jeanne a redécouvert et pratiqué les Exercices spirituels (ES) de saint Ignace de Loyola. Il lui vient aisément au cœur de demander, plutôt que la force en général, une grâce plus précise, mieux adaptée à ce qu'elle éprouve durant sa longue attente. En choisissant le mot sérénité, elle en appelle à ce que les Exercices désignent sous le terme de « consolation ».

Deux forces opposées

Sœur Jeanne soutient un combat intérieur sur le terrain même de sa vie religieuse. Elle éprouve cette division intime qui oppose en nous le désir de Dieu et la volonté propre, jusqu'à parfois les dissocier. L'épreuve est ici augmentée de la frustration d'être privée du fruit de l'obéissance. Le temps qui s'allonge sans la butée d'une échéance alimente l'impatience. La déception, le découragement et l'amertume sapent peu à peu l'enthousiasme retrouvé en fin de formation. Tous ces mouvements intérieurs finissent par plonger dans le trouble et une fatigue insidieuse. Ils indiquent le travail d'une force négative qu'Ignace de Loyola, dans les Exercices spirituels, appelle « désolation » : « Obscurité de l'âme, trouble en elle, motion vers les choses basses et terrestres, absence de paix venant de diverses agitations et tentations qui poussent à un manque de confiance ; sans espérance, sans amour, l'âme se trouvant toute paresseuse, tiède, triste et comme séparée de son Créateur et Seigneur » (ES 317).

Dans le combat, le repos est une arme. Il refait les forces du combattant ; il lui donne une force nouvelle, régénérée, comme s'il en était la source. Grâce au repos qu'il s'accorde, le combattant peut poursuivre la lutte et envisager la victoire. À l'inverse, éviter le repos aboutit à l'épuisement et à la défaite, revient à donner son arme à l'ennemi ou encore, pour reprendre une image de sainte Catherine de Sienne, à lui tendre le manche du poignard au lieu de le repousser avec la lame.

Sœur Jeanne ne tombe pas dans ce piège. Elle cherche le repos dont elle a besoin pour combattre sans faiblir : la sérénité, cette liberté intérieure qui dégage de la tenaille d'une contradiction mortifère entre le désir de Dieu et la volonté propre, entre le consentement et le refus. Elle s'appuie alors pleinement sur l'expérience acquise durant le parcours des Exercices spirituels. Elle discerne très bien ce qui l'épuise et ce qui la repose ; ce qui la jette dans le trouble et ce qui l'apaise. Elle fait l'expérience de la consolation au cœur même de l'épreuve : « J'appelle consolation tout accroissement d'espérance, de foi et de charité, et toute allégresse intérieure qui appelle et attire aux choses célestes et au salut propre de l'âme, en lui donnant repos et paix en son Créateur et Seigneur » (ES 316). Repos et paix sont des effets de la consolation, qui est don de Dieu et non résultat d'un effort de volonté. C'est pourquoi ils deviennent force intérieure, douceur vigoureuse de l'Esprit qui, dans le combat, permet de tenir le manche du poignard pour écarter l'ennemi.

Force du renoncement

Par obéissance à sa supérieure, qui lui a demandé de se former à l'accompagnement spirituel en vue d'une nouvelle mission, sœur Jeanne a reçu un renouvellement précieux de son lien intime avec le Christ et de sa liberté spirituelle dans la vie religieuse. Ce sont précisément ce lien et cette liberté revivifiés qui sont mis à l'épreuve. À cause d'un visa qui se fait attendre, sœur Jeanne doit renoncer à la joie de pouvoir sans délai se lancer dans sa nouvelle mission. Il lui faut renoncer à l'image qui s'est formée en elle du fruit de son obéissance : sans attendre, servir le Christ dans l'accompagnement spirituel des personnes. Il lui faut consentir à le servir d'abord en faisant la cuisine et en apprenant une langue étrangère. Ce qu'elle n'imaginait pas du tout !

La situation fait penser à Pierre au moment du lavement des pieds dans l'évangile de Jean : Jésus lui impose un délai pour le suivre (cf. Jn 13, 7.36). Elle fait aussi penser à celle de saint François Xavier, convaincu par Ignace de devenir son secrétaire et finalement envoyé en mission, ce qu'il avait d'abord ardemment désiré avant d'y renoncer !

Il est impossible de renoncer à ce qui a été reçu de Dieu sans le secours de la consolation qui en donne la force. Seul un lien intime avec le Christ, un amour non sentimental, peut être la source de la consolation. Par amour, il est possible de renoncer à un attachement imaginaire – quel qu'il soit – pour consentir à ce qu'on n'imaginait pas. L'amour du Christ fait quitter l'image pour accéder au réel donné à vivre. Le renoncement révèle alors le désir de Dieu qui le rend possible. Il devient une force alors même qu'il peut être perçu de l'extérieur comme l'affaissement d'une résignation.

Bonté de Dieu

Nourrie de son expérience des Exercices, sœur Jeanne demande la sérénité plutôt que la force pour attendre dans une patience paisible le moment de partir sur les lieux de sa nouvelle mission. Sans le savoir, elle adopte l'attitude recommandée par Ignace de Loyola lui-même à un compagnon dans la peine, débordé par tout ce qu'il doit faire :

Il me semble que vous devriez vous résoudre à faire avec calme ce que vous pouvez. Ne soyez pas inquiet de tout, mais abandonnez à la divine Providence ce que vous ne pouvez accomplir par vous-même. Sont agréables à Dieu notre soin et notre sollicitude raisonnables pour mener à bien les affaires dont nous devons nous occuper par devoir. L'anxiété et l'inquiétude de l'esprit ne plaisent point à Dieu. Le Seigneur veut que nos limites et nos faiblesses prennent appui en sa force et en sa toute-puissance ; il veut nous voir croire que sa bonté peut suppléer à l'imperfection de nos moyens.
Extrait d'une lettre à Jérôme Vinès, du 17 novembre 1555

Dans l'impossibilité d'agir comme dans le débordement d'activités, chacun est appelé à s'en remettre à la seule force qui vaille, celle de la bonté de Dieu. C'est elle qui donne la consolation de vivre le renoncement comme une réponse d'amour. Le chemin proposé par les Exercices spirituels peut donner d'apprendre à la reconnaître, d'en faire l'expérience intime et de s'y confier.