Dans la société d’aujourd’hui, il est des formes d’inaction, d’atonie, de démotivation qui donnent à croire que tout courage a été ôté non seulement pour agir ou réagir de façon collective, mais pour s’efforcer de comprendre la situation complexe dont dépend notre avenir, notre propre liberté. N’y sommes-nous pas pour une part confrontés dans l’actuelle crise économico-financière qui nous dépas­se de tous côtés ? Un sentiment d’exclusion des réseaux de décisions susceptibles de peser sur les événements engendre chez ceux qui le subissent un doute profond qui s’ajoute à la morosité ambiante. Chez ceux qui cherchent à dépasser ce sentiment, comptent avant tout les signes et indicateurs financiers d’un espoir de reprise, chez soi ou chez les autres, qui épargnera au mieux leurs intérêts ou ceux du pays. Pas, ou peu, d’interrogation sur le « paradigme », sur les orientations de fond, malgré de nombreux appels… Il y a comme une sorte de déni devant la réalité pressentie de la situation, où la peur de l’avenir et la complexité s’unissent dans une forme d’attentisme désabusé, malgré quelques indignations très localisées.
Notre propos n’est pas de chercher des raisons éthiques ou spirituelles à cette crise, ni d’émettre sur elle un jugement moral. Il s’agit plutôt de voir dans quelle mesure l’expérience de la vie spirituelle peut éclairer de son jour propre ce qui précisément peut nourrir un tel sursaut, ce qui y fait obstacle, et peut-être aussi ce qui relève de l’illusion, ce qui à proprement parler peut « abuser » les acteurs et les agents que nous sommes et nous enfermer dans le découragement.
 

Comme un coup de massue


La forme de désespérance actuelle n’est pas le seul résultat de faits qui se répètent et conduiraient à un sentiment d’impuissance à s’en sortir. Certes, l’effondrement financier avec ses conséquences sur le travail et l’économie font l’effet d’un coup de massue qui paralyse de nombreux ménages. Une précarité qu’on croyait révolue se dresse à nouveau comme unique horizon pour beaucoup. Cela tempère les jugements affirmant que la crise va nous réveiller et que nous en sortirons collectivement renforcés : ils oublient que cette crise touche les hommes de façon très inégale. Elle fait souffrir, appauvrit et réduit au chômage la partie la plus vulnérable de l’humanité. Et l’on n’observe pas aujourd’hui de mobilisation d’opinion et de solidarité comparable à celle des années 80 devant l’émergence des « nouveaux pauvres ». Chacun sent bien que cette situation est mondiale, complexe, et nous échappe largement. Forts ou fragiles, nous sommes tous concernés et appelés à être acteurs.
D’autres éléments jouent aussi dans ce manque de réactivité : l’évitement, ou la peur tout simplement, qui se répand en séparant, en isolant, comme dans La peste d’Albert Camus. Personne n’a le désir d’être touché et chacun souhaite tirer au mieux son épingle du jeu.
 
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