Présenter Jean-Pierre Lemaire ? Non seulement il est un poète unanimement reconnu, mais il est aussi un auteur de Christus et son œuvre a été plus d'une fois évoquée dans nos pages. Je ne pense pourtant pas me tromper en supposant que beaucoup (y compris parmi nos lecteurs) n'ont jamais tenu en main un de ses recueils de poèmes. On aura lu un poème, ou même seulement quelques vers, cités ici ou là pour permettre une « respiration poétique », ou invoqué comme une autorité spirituelle.

Il n'y a là aucun jugement. Le fait est là : le livre de poésie est un livre à part des autres livres et on y vient moins aisément. Il rappelle parfois de pénibles souvenirs d'un décorticage de « figures de style » dont on ne voyait pas l'intérêt. Peut-être aussi se demande-t-on en quoi consistent l'unité et même la raison d'un recueil de poèmes : sans histoire, sans fil narratif, s'y retrouvera-t-on ? Les liens qui unissent les différents poèmes (les échos qu'ils se donnent, le choix d'un ordre plutôt qu'un autre) ne sont-ils pas une affaire de « connaisseurs » ?

Le dernier recueil de « notre » grand poète Jean-Pierre Lemaire, Le livre de verre (Gallimard, « Blanche », 2026) m'apparaît comme une belle occasion de dépasser ce sentiment d'intimidation ou d'indifférence. La première chose à faire est de se défaire d'une idée éthérée de la poésie, chose impalpable comme l'air ambiant, comme lorsque l'on dit « le monde a besoin de poésie ». C'est aussi flou que de dire « le monde a besoin de spiritualité ». Cela est bien vrai, mais par où commencer ? Concrètement, avec réalisme, commençons par nous arrêter dans une librairie et achetons non pas « de la poésie », mais un recueil qui a un titre : Le livre de verre.

Ensuite, quand on veut entrer dans une lecture, il faut oser se poser des questions très simples, ne pas craindre la question qui paraît idiote. Elle ouvrira, plus sûrement que des questions théoriques formulées par d'autres, sur des questions qui nous occupent personnellement. Ainsi, pourquoi un « livre de verre » alors qu'à l'évidence ce recueil est un livre de papier ? Dans ce recueil, Jean-Pierre Lemaire considère les pans du monde qui le concernent à travers des « surfaces » qui transforment ce qu'il regarde, qui en laissent passer la lumière, nouvelle à ses yeux. Il regarde le confinement, cet événement que nous n'avons pas encore compris, à travers le temps qui s'est écoulé depuis ; il regarde la peur ancienne de la mort, la solitude mais aussi la joie du silence à travers « ce long printemps au fond des jardins ». Il regarde les lieux qu'il aime à travers les ombres et les rayons de la mémoire, à travers les années passées et l'arrivée des petits-enfants dans sa vie de grand-père ; il regarde le monde comme Création à travers les couleurs du couchant ; il regarde la vieillesse à venir et la préparation au grand passage à travers l'érable du jardin, « nu pour passer l'hiver ». En regardant sa vie à travers les choses qui lui sont familières, en regardant le passé à travers le temps à venir, il fait du papier en deux dimensions une forme qui en a mille. Il laisse entrevoir que le temps n'est pas du temps mais de l'amour. Ce « livre de verre » est aussi l'Évangile, auquel Jean-Pierre Lemaire revient régulièrement, comme un livre à travers lequel chacun peut, s'il le désire, voir sa propre vie autrement.

Ce que nous, lecteurs, voyons à travers ce Livre de verre n'est en effet pas la vie de Jean-Pierre Lemaire. Ce recueil n'est pas un livre transparent, ni indiscret. Lisant, nous apprenons à faire comme le poète, à transformer la mémoire de nos vies et à raviver l'éclat de la lumière que nos yeux jettent sur les choses. Nous pouvons faire nôtre cette prière-poème où le poète demande : « Avec reconnaissance, voir, surtout voir. »