Quand nous commençons à parler de cette grande affaire de la vie qu'est manger, nous devenons très bavards, et la préparation de ce dossier a ressemblé à ces grands repas sans fin où les conversations vont bon train ! Étonnant sujet, qui a tout autant partie liée à la vie « en prose » (les enjeux de l'alimentation quotidienne) qu'aux systèmes symboliques les plus variés et les plus élaborés.

Cet acte élémentaire à la vie nous place ainsi devant un grand écart quotidien entre le corps et l'esprit. Nos sociétés d'abondance, où la prise en charge de la vie par la religion s'est progressivement affaiblie, ont pendant une longue période envisagé le fait de manger sous l'angle presque exclusif de l'alimentation (liée à l'hygiène, à la santé, au plaisir, etc.). Mais voilà que revient avec netteté le besoin de prendre la mesure de la signification existentielle, de l'ordre du sacré, de l'acte de se nourrir. Beaucoup le redécouvrent : nos façons de manger reflètent et modèlent ce qu'« être humain » signifie. Et comme, sur ce qu'« être humain » signifie, les opinions divergent, manger est devenu très compliqué. La prise de conscience des dégâts écologiques et sociaux causés par nos modes de consommation, l'attention à la condition animale, un désir d'incarner davantage la foi dans des pratiques comme le jeûne... Il est presque impossible désormais de se nourrir sans y réfléchir. Cela redonne du sens, mais comporte aussi des risques, notamment celui de réduire à une question toute personnelle des questions qui ne prennent tout leur sens que replacées dans le réseau des relations qui nous constituent.

Le partage du « pain de vie », au cœur même de la vie chrétienne, prend en charge toutes ces tensions. Cela paraît évident, presque banal pour des oreilles de chrétiens, mais plusieurs articles de ce dossier (Christophe Pichon, Laure Blanchon, Dominique Waymel et Benoît Sibille) nous montrent que le mystère du corps de Jésus, pain rompu pour nous donner la vie, traverse les réalités les plus contemporaines et peut transformer entièrement nos façons de vivre, de nous nourrir, d'agir dans le monde et d'aimer. Il ne s'agit pas de méditer sur ce mystère comme sur une vérité éternelle et muette. Au contraire, prenons au sérieux ce qu'il signifie dans nos existences : quand nous cuisinons, quand nous faisons à manger pour d'autres, quand nous digérons tristement un mauvais repas pris en solitaire, que l'alimentation soit perturbée par la maladie ou que la joie soit à son comble autour d'un repas de fête, Jésus, Dieu fait chair, est là, le salut est à l'œuvre.

Alors que l'été commence, puissiez-vous, comme nous y invite Francys Silvestrini Adão, faire l'expérience de la vie qui se partage dans la cuisine, ce lieu « imparfait, désordonné, avec des éclaboussures, des torchons un peu partout » : une image de la vie en mouvement !