Les éditions « Le vent des îles » ont récemment réédité le premier roman d'un grand auteur australien, Randolph Stow (1935-2010). Tout jeune écrivain (il a alors 22 ans), Stow a choisi pour personnage principal de son roman Vers les îles un homme marqué par l'âge et envahi par le doute et le découragement.
Stephen Heriot, le héros de cette histoire, a consacré toute son existence à diriger une « mission » anglicane dans le nord-ouest de l'Australie, convaincu d'y faire œuvre de civilisation et de progrès sous la bannière de l'Évangile. À quelques années de la retraite, il fait cependant un bilan très sévère de son travail. Tant de renoncements pour si peu de résultats : la vie loin des villes a été dure, les progrès moraux et spirituels des aborigènes incertains. Le roman, publié d'abord à la fin des années 1950, porte déjà la marque des premières remises en question du projet d'émancipation des missions chrétiennes.
À la suite d'une violente altercation avec un indigène venu, selon lui, le provoquer, Heriot, d'un geste fatal, bascule dans la catégorie des criminels. Lui qui a consacré sa vie à instruire un peuple dans la rectitude et l'obéissance aux commandements de Dieu ! Cette violente chute morale confirme Heriot dans le jugement sans pitié qu'il avait commencé à jeter sur sa vie. Déçu jusqu'au dégoût de lui-même, il décide de provoquer la mort et l'heure de son jugement, en s'enfuyant « vers les îles » où, selon la légende locale, les vieux vont attendre leur mort.
Guidé par la peur et le sentiment de sa faute, Heriot est convaincu d'y trouver la vérité sur ses actions et sa vie. Il se dépouille très douloureusement de tout : de ses forces physiques comme de ses jugements passés, de la foi aussi, dont il ne sait que faire. Cet abandon est-il le prélude à une révélation ou, au contraire, au desséchement intérieur le plus complet ? Son état de trouble et de colère contraste avec la beauté luxuriante de la nature qui l'absorbe. Ce n'est pas l'Éden ou le Paradis : l'homme n'y a pas sa place. Heriot vit donc avec angoisse son grand passage vers un monde qu'il n'avait pas imaginé et qui ne l'accueille pas. Pourtant, sa solitude n'est pas absolue. À ses côtés, pendant ce calvaire, se trouve un homme bien nommé Justin, un juste, un aborigène qui, depuis longtemps, sert fidèlement les œuvres de la mission. Un homme à la présence obstinée et presque muette, dont l'unique commandement est qu'on ne laisse pas mourir seul un homme désespéré.
Les derniers chapitres apportent un démenti au verdict impitoyable que Heriot s'était appliqué à lui-même. Réponse mystique d'une nature toute puissante, présence renversante du Dieu de l'Évangile révélant à Heriot un visage différent ? Stow ne se prononce pas sur la nature de la crise spirituelle que traverse Heriot. Il expose simplement l'écart, devenu insoutenable pour le vieil homme, entre le sens initial de sa mission évangélisatrice et la réalité qu'il y a vécu. Justin incarne au plus haut point que tout n'a pas été fait en vain, même si Heriot ne le voit pas. Au fond, il s'est bien plus mêlé et risqué dans la vie de ce peuple que lui-même ne le pense. Ces îles de la mort, dont il avait combattu l'attrait, lui rendent la vie, mais une vie qu'il n'avait pas prévue.
Ce récit magnifique peut être lu au prisme des interrogations, aujourd'hui si présentes, sur la colonisation. Mais sa véritable force tient dans sa capacité à interpeller celui ou celle qui, se retournant sur une vie donnée à la mission, en trouve les fruits très amers. Comment faire face à l'ébranlement que provoque au plus profond de soi le sentiment d'avoir échoué dans une mission ? L'histoire de Stephen Heriot nous dit que, dans le découragement, nous ne sommes jamais de bons juges de nous-mêmes.