La lecture de Blancheur, dernier livre paru du prix Nobel de littérature Jon Fosse (Christian Bourgois, 2026) me fait méditer ces mots de François : « Le pouvoir spirituel de la littérature rappelle en définitive la tâche première confiée par Dieu à l'homme : celle de “nommer” les êtres et les choses (cf. Gn 2, 19-20) » (Lettre sur le rôle de la lecture dans la formation, § 43).
Blancheur est un récit court, mais un long monologue. Un homme se perd, la nuit, dans une forêt enneigée, pour des raisons à lui-même obscures. À mesure qu'il s'enfonce dans la forêt, à la recherche d'un bien improbable secours, s'affaiblit, comme un bruit étouffé par la neige, la consistance de son passé et de sa volonté. Sa conscience, réduite à un présent nu, se dilate dans le ressassement de pensées simples, d'une banalité sans mesure avec la gravité de sa situation. La similitude avec En attendant Godot n'est pas fortuite, Fosse affirmant lui-même son admiration pour Samuel Beckett.
À la différence de Vladimir et Estragon, les personnages de la pièce de Beckett, dont l'attente reste déçue, le narrateur de Blancheur voit venir à sa rencontre une forme blanche, dotée d'une voix et d'une force de présence suffisante pour que le lecteur désire pouvoir la nommer. Bien des éléments (et, au premier chef, le péril de mort où se trouve l'homme) concourent à ce que des noms familiers tentent de s'ajuster aux apparitions intermittentes de la forme : un ange venu accompagner le narrateur vers une autre vie ? Dieu lui-même ? Dans d'autres livres (dont sa monumentale Septologie), Fosse l'écrivain n'a pas hésité à nommer de façon claire le Dieu de Jésus, auquel il croit comme homme. Dieu y est nommé comme quelqu'un qui circule dans la vie des personnages et son nom émerge régulièrement dans le flot abondant de son écriture. Dans Blancheur, Fosse ne le nomme jamais, le Nom reste au bord des lèvres. Fosse nous détourne ainsi d'une interprétation un peu kitsch qui aplatirait l'expérience mystérieuse vécue par le narrateur. C'est que, dans ce texte très bref, il faut laisser un espace ou un temps d'incertitude au lecteur comme au personnage, pour que se déploie ultimement la liberté du personnage pourtant placé devant la fin de quelque chose.
Chacun occupe selon son vocabulaire cette place laissée pour un nom, mais j'avoue avoir ressenti une forme de tristesse, en tout cas d'agacement, aux conclusions tirées par la critique littéraire du Monde au sujet de ce problème de nom. Louant le génie de Fosse à rendre compte d'une « présence spirituelle difficile à nommer1 », elle associe la symbolique du blanc (celui de la neige, celui de la forme) à un emprunt fait par l'auteur aux « cultures asiatiques » par lequel il évoquerait le mystère de la mort. Oubli étonnant mais bien significatif d'une tradition mystique catholique qui a bien davantage marqué Jon Fosse, selon ses propres dires. L'Évangile de la Transfiguration (Mt 17, 5), autre récit de rencontre surnaturelle avec une « forme blanche », si j'ose dire, me semble être un sous-texte beaucoup plus éclairant à Blancheur. La lecture que l'on en fera en sera tout à fait changée. Cette histoire mystérieuse de « nuée lumineuse » et de rencontre qu'il ne faut surtout pas raconter dit en effet ceci : il est d'autant plus difficile de nommer la source de la vie que l'on se trouve plus proche d'elle. Elle invite aussi fermement à sortir de cette grande blancheur sans limites, pour aller dans le monde où sont les êtres et les choses, déjà nommés ou qui attendent de l'être.