Labor et Fides, 2023, 176 p., 19 €.

Comment peut-on être les disciples d'un crucifié ? Loin de cacher le scandale et de pratiquer une politique de l'effacement, les premiers groupes chrétiens ont relevé le défi et présenté la Croix comme un lieu et un instrument de salut. Scandale ou salut ? Ce petit livre dense, issu d'un cours public donné à Lausanne en l'honneur de Christiane Furrer, veut déployer la question à frais nouveaux.

Les maîtres d'œuvre, Frédéric Amsler et Simon Butticaz, posent avec une grande clarté les enjeux et introduisent la série d'articles qui évoquera différentes « réponses » à la question, durant les deux premiers siècles. La crucifixion, échec terrible à vue humaine, ouvre le champ au jeu des interprétations, un espace qui est aussi celui de l'histoire de l'Église. Certes, dans les évangiles, le schéma pharisien de la Résurrection affirmant que Dieu est solidaire avec le crucifié devient vite dominant, mais on y trouve aussi quatre ou cinq autres lectures de l'événement. De même, la force de l'élaboration paulinienne d'un Dieu qui se révèle sur la croix ne doit pas cacher d'autres traditions qui témoignent de perspectives différentes où la Croix et la mort de Jésus sont présentes sans occuper la centralité de la proposition de salut, ni la focaliser sur la Résurrection. Au IIe siècle, le christianisme, toujours en débat avec le judaïsme, doit majoritairement affronter les courants de la philosophie grecque et de son anthropologie dualiste. La question qui se pose, dès lors, est celle de l'humanité charnelle du Sauveur, que les premiers penseurs docètes et gnostiques récusent, voyant dans la Croix un lieu de substitution.

Le livre s'emploie à mettre diverses propositions en perspective et les titres des chapitres sont suffisamment clairs pour montrer la richesse du chemin balisé. « Une enquête historique : que savons-nous de la crucifixion de Jésus ? » s'appuie sur les dernières découvertes archéologiques et sur l'attention nouvelle portée à une culture populaire jusqu'ici occultée dans la tradition occidentale. « L'esquisse d'une histoire des perdants » retrace les voies d'un judéo-christianisme qui voit dans Jésus le prophète enseignant, interprète privilégié de Dieu, maître du radicalisme itinérant, attesté par la Source d'abord, puis dans les Homélies clémentines, une christologie qui trouvera un fort écho dans l'islam. Simon Butticaz affronte alors la question de « la mort altruiste dans le Nouveau Testament » : de façon novatrice, il la détache de la tradition sacrificielle et expiatoire d'Israël (le Kippour), pour y lire l'influence de la mort altruiste et patriotique très présente dans le monde grec. Au centre du livre, l'article de Daniel Marguerat, au titre qui fait mouche : « Qui irait chercher Dieu sur une croix ? », rend justice à la fulgurance de la théologie de la Croix chez Paul. Elle opère une véritable révolution théologique révélant un Dieu qui rejoint la condition humaine dans sa fragilité et sa finitude jusqu'à partager le sort des maudits et des déshumanisés. L'incomparable force de Paul est d'avoir osé une théologie de la faiblesse de Dieu révélée sur la croix.

Mais d'autres voix se sont élevées au cours du IIe siècle, des voix assez rapidement marginalisées, qui orientent vers une vision de la Croix comme instrument d'élévation du Christ. L'article d'Éric Junod sur l'Évangile de Pierre (« Jésus, mort sur la croix ? ») souligne la richesse des quelques pages qui ont été redécouvertes de ce texte considéré comme apocryphe : il pose les linéaments d'un courant docète subtil qui permet de faire droit aux souffrances du Christ et à sa seigneurie comme glorification d'un martyre maîtrisé. Enfin Christiane Furrer offre une belle présentation des Actes de Pilate, méditation sur la Croix comme proposition de salut et instance de jugement à partir de la prophétie de Syméon (Lc 2, 29-35).

Cette ouverture passionnante sur des lectures qui, pour ne pas être canoniques, ont participé à la pluralité et au conflit des interprétations dans l'histoire du christianisme, rappelle que le mainstream ne doit jamais faire oublier la créativité des penseurs chrétiens devant l'irréductible richesse de l'événement. Le livre pourrait s'arrêter là, selon le programme initial. Pourtant, un dernier article actualise la question et évoque la recherche très contemporaine, notamment chez des exégètes américains, d'une lecture de la Croix dans une perspective écologique. L'incarnation « profonde » dans la chair comporte aussi la dimension d'une participation du Christ à l'immense aventure cosmique. Et le salut offert à travers la Croix et la mort sont aussi promesse faite à l'univers tout entier. La réflexion se fonde sur Romains 8, 18-21 et donne toute sa force à la vision de Paul, mais ces aperçus trop brefs semblent oublier la vision inouïe que ses successeurs colossiens et éphésiens offrent du Christ, premier-né de toute création, premier né de la résurrection des morts, entraînant derrière lui, dans la vie nouvelle, l'humanité et le cosmos réunifié. Quoi qu'il en soit, le chantier est ouvert et la possibilité de parler ou non du « sacrifice » est envisagée : le travail doit se poursuivre. Faut-il à ce propos noter aussi avec une pointe de regret que l'arrière-plan juif de la figure du Serviteur souffrant est minimisé et reversé du côté sacrificiel ; la magnifique exégèse de Paul Beauchamp (1924-2001), qui y voyait une conversion du regard porté sur la souffrance et le mal et un retournement de la mentalité sacrificielle traditionnelle, offrirait une belle ressource aujourd'hui !

Pour autant, remercions les auteurs d'avoir eu l'audace et l'intelligence de rouvrir le chantier de la mort de Jésus sur la croix, entre scandale et salut. Le traitement des questions, très documenté et attentif aux dernières avancées de la recherche, en fait un ouvrage utile pour les spécialistes, et plus utile encore pour tout chrétien qui veut réfléchir devant la Croix, en acceptant que la question « Peut-on être un disciple du Crucifié ? » continue de résonner, et s'enrichisse d'harmoniques nouvelles en écho aux problèmes du XXIe siècle, manifestant l'irréductibilité du mystère de la Croix.