Prier avec les psaumes. La requête n'est pas nouvelle. Mais prier le temps présent du moment écologique avec les psaumes n'en renouvelle-t-il pas l'exercice ? Une manière de répondre à cette question peut être de revenir sur un exercice spirituel ignatien bien connu. Il concerne la composition de lieu, présentée comme un « prélude » à la méditation et à la contemplation. Composer un lieu, à la manière d'un peintre ou d'un romancier, c'est en suivre les subtiles lignes de force, leur donner la dimension d'une apparition par un « ménagement » des espaces. On est là loin des logiques d'un aménagement brutal qui pense la composition comme une fabrication. On pourrait ainsi se préparer à prier le psaume 41 en prenant le temps de contempler ce « cerf altéré qui cherche l'eau vive ». On imaginerait la scène en se laissant aller à l'exercice de l'affût qui se prépare à l'apparition.
Pour ma part, si je suis déjà allé écouter le brame du cerf à l'automne, je n'ai jamais vu de cerf en train de se désaltérer. Je m'imagine ce qu'il a fallu au psalmiste de savoirs de naturaliste et de connivences partagées avec les grands cerfs pour écrire ce poème. Il devait savoir par corps et par cœur son milieu de vie. Il en connaissait les sentes et les sources difficiles à atteindre. Il devait sentir intimement les dynamiques vitales sur son territoire, pour laisser monter en lui, dans une image profonde, ce rythme qu'il donna à son vers : « Comme un cerf altéré cherche l'eau vive, ainsi mon âme te cherche toi, mon Dieu1. » Il n'a pas composé un lieu mais il a rendu l'art de composer avec un lieu. Le psalmiste, en poète, a dû s'exercer à l'affût pour être saisi par la fulgurance du moment vivant. L'affût est l'art d'affûter le regard pour apprendre à voir ce que peut être la soif d'un grand cervidé, ce que c'est qu'être saisi par la puissance vitale engagée dans son aspiration à boire et ce qui s'engage d'attention à considérer la joyeuse frénésie qui s'empare d'une créature de la soif lorsqu'elle a, dans de joyeuses noces, trouvé sa source.
Comment comprendre cette composition de lieu ? Dès l'ouverture de la Première semaine du livret des Exercices spirituels, Ignace de Loyola écrit :
Nous faisons la suggestion que la composition de lieu, comme manière sensible de se « représenter le lieu matériel où se trouve ce que je veux contempler » peut être l'occasion de faire l'expérience d'un décentrement, d'une prise de distance avec un anthropocentrisme hautain et d'une nouvelle alliance des humains et de la Terre. Elle renouvellerait notre regard, nous apprenant à voir les autres qu'humains autrement : non pas comme des choses décoratives ou aléatoires, mais comme des agents associés à l'expérience de la joie et du salut. Qu'est-ce à dire ?
La composition de lieu est une invitation à voir avec les yeux de l'imagination, à contempler une scène biblique ou évangélique, dans toute son épaisseur sensible. Habiter la rencontre d'un cerf et d'une source en voyant avec les yeux de l'animal la limpidité et la puissance de l'eau qui sourd ; en goûter la fraîcheur que capte goulûment sa lampée ; entendre le bruissement apaisant des eaux qui s'écoulent tout en étant aux aguets de sons inquiétants ; humer et sentir l'humide caresse de l'eau en suspension dans l'air ; effleurer avec tact la surface de l'eau. Pour un instant, devenir cerf et ressentir notre soif comme sa soif opère en nous un décentrement. Valoriser ainsi l'imagination, c'est résister au primat de l'intellect, dans la lecture méditative d'un texte qui, elle, se concentre sur sa signification. Le risque est alors de regarder la scène avec un regard du dehors, en surplomb, comme si elle était extérieure à soi.
L'enjeu de cette transformation de la méditation est anthropologique. La méditation est en effet une activité spirituelle qui ne mobilise pas seulement la cognition, mais tout notre être. Elle est affaire moins d'esprit que d'âme, ce mot si déroutant pour les modernes. L'invitation à la composition de lieu est d'abord d'ancrer cette Parole qui nous est adressée dans une terre, un milieu, un monde qui l'incarne. Ainsi, lorsque nous prions un psaume, la composition de lieu invite à convoquer pour la méditation tous ceux et celles qui s'y trouvent : humains, personnages spirituels, animaux, plantes ou paysages. Ils ne sont plus des anecdotes ; ils deviennent des acteurs de la scène méditée.
De fait, les psaumes grouillent de vivants – cerf, biche, plantes et herbes fraîches – et de plus que vivants – paysages, gouffres et nuages, mers, montagnes et rivières. Certes, l'évocation des oiseaux et des lys des champs creuse un écart avec notre propre expérience. Nous sommes passés, entre le temps de leur rédaction et le temps présent de leur méditation, d'une société agro-pastorale à une société agro-industrielle prédatrice. Pour nous, les grands cerfs, les oiseaux des champs disparaissent, mourant d'une massive sixième extinction d'espèces. L'onagre (Equus hemionus hemippus), l'âne sauvage que chantent les psaumes, en est un témoin, espèce maintenant disparue avec l'effondrement de la biodiversité. Le texte biblique, de ce point de vue, est un témoignage d'histoire naturelle.
Alors, que faire de et avec ces vivants dans sa prière ? Une première attitude, naturaliste, n'y verrait que des éléments objectifs, à décrire en géographe ou en géologue comme des indicateurs qualifiant des paysages orientaux et exotiques. Cette attitude suggère que la composition de lieu ne serait autre, au fond, que la construction d'un paysage. On planterait un décor extérieur à soi dont la fonction de localisation permettrait de lutter contre l'abstraction et de permettre de se concentrer. Elle ne serait pas une situation dans et par laquelle déployer des mouvements intérieurs, des engagements et des sentiments.
Selon une autre attitude, la composition de lieu deviendrait le petit théâtre psychologique où s'agitent nos personnages intérieurs. En lisant « l'abîme appelant l'abîme à la voix de tes cataractes, la masse de tes flots et de tes vagues a passé sur moi », on peut vite céder à l'idée que naît là un sentiment esthétisant de sublime devant l'écrasant et imposant spectacle de la nature.
Mais on peut aussi, dans une troisième perspective moins anthropocentrée et qui est de l'ordre d'un Loué sois-tu, apprendre à les redécouvrir comme des compagnons de voyages, créatures chantant avec les créatures. Dans cet esprit, la composition de lieu redécouvre que les lieux sont toujours « composés » par des vivants avant d'être composés de vivants. C'est cette expérience qu'accompagne et restitue à chacun l'imagination spirituelle.
La composition de lieu n'est pas une construction artificielle mais une immersion sensationnelle. Elle est approfondissement de ce qui donne à voir si on apprend à voir, comme l'aveugle est rendu à la vue. Pourquoi l'évangéliste tient-il à montrer Jésus en lien avec un figuier ou une source ? Pourquoi le psalmiste mobilise-t-il tant les interdépendances avec le vivant, si ce n'est parce que nos biographies spirituelles sont toujours des écobiographies ? « Si mon âme se désole, je me souviens de toi, depuis les terres du Jourdain et de l'Hermon, depuis mon humble montagne. » Se souvenir non pas de son humble montagne, mais depuis cette dernière, c'est en faire l'autre nom de notre ancrage corporel dans le monde. Une montagne, on ne se l'approprie pas mais on s'approprie à elle. C'est à partir de ce nœud vivant et qui nous rend vivants que nous déployons notre désir d'être et nos appels.
La composition de lieu n'est pas la fabrication d'un lieu ex nihilo. Elle s'entend comme une entrée en matière pour préparer des manières d'être, et ainsi de se disposer à se recevoir du monde et de son Créateur, créature parmi les créatures. Plus que l'exécution d'un décor, elle est une « immersion dans une ambiance », comme nous y invite, par exemple, la romancière Claudie Hunzinger, dans son roman Les grands cerfs (Grasset, 2019). Elle nous y apprend à opérer une conversion du regard. Lorsqu'elle écrit vouloir « connaître le grand cerf », il ne s'agit pas pour elle simplement de l'apercevoir ou de désirer vaguement le connaître, mais de le connaître dans sa réalité, dans une « co-naissance ». Avec elle, voyons ces grands animaux surmontés de leurs ramures d'os, car elle est faite d'os, ce qu'il y a de plus imputrescible en eux. Et en nous. Et pourtant comme c'est étrange, cette forêt qu'ils portent sur la tête, cette lente élaboration d'une année, ils la perdent à la fin de l'hiver. Qui le sait ?
L'entrée en matière est un prélude comme y invite Ignace, c'est-à-dire une immersion dans le réseau fin de tout ce qui nous aide à être dans l'être, vivants humains et autres qu'humains.
Lorsqu'on prie un psaume, on néglige souvent la première indication qui nous rappelle qu'il s'agit là d'un poème et que c'est un chant (Ps 41, 1) : « Au chef des chantres. Cantique des fils de Koré. » Poème et chant importent en un temps de catastrophe écologique, écopsychologique et environnementale. Ils nous indiquent par où entrer dans la joie de la Création. Le pape François soulignait « l'importance de la lecture de romans et de poèmes dans le parcours de maturation personnelle […]. La littérature a à voir, d'une manière ou d'une autre, avec ce que chacun désire de la vie, puisqu'elle entre en relation intime avec son existence concrète, avec ses tensions essentielles, ses désirs et ses significations3. » Une relation poétique au monde est empêchée, sinon mutilée, par la généralisation d'un régime de production, d'extractivisme ou de consommation. Selon cette perspective, le Jourdain serait une source utile d'énergie hydroélectrique, et les montagnes de l'Hermon une destination de trek. Cultiver une relation poétique au monde, c'est tout au contraire en partager, sans considération de son utilité, l'épreuve native, sensible et originaire. Le psaume nous reconduit, comme dans l'interrogation du livre de Job (Jb 38, 4) à une question d'origine : « Où étais-tu quand je fondais la terre ? » On n'y chante pas la louange de la joie d'être vivant parmi les vivants ou la désolation en général, mais un singulier et natal nouage. La force des psaumes tient à ce que le sujet qui le lit, qui le chante et qui les prie peut glisser son histoire dans l'histoire de celui ou de celle qui formula cette louange ou son cri, permettant à d'autres de la faire sienne. Le « je » de l'orant s'éveille par la grâce du « tu » du poète. Mettre ses mots dans les mots d'un autre, écrits bien en avant de nous pour dire sa situation, c'est bénéficier de la force du dire poétique : nous aider à passer de la sidération à la considération.
La singularité d'un psaume, rédigé comme une louange ou comme un cri en première personne, tient à ce que la façon dont il est écrit permet à l'orant de rejoindre poétiquement la position du psalmiste. En redécouvrant cette entente propre, l'orant peut tenter de comprendre ce que veut dire : « Il a habité parmi nous. » Éprouvant la consolation d'être vivant parmi les vivants, dans la tonicité des cataractes, dans le rythme lent et patient des heures du jour et des nuits, nous sommes rendus à notre nativité de vivant.
Dira-t-on que ce n'est là que littérature ? Oui, si l'on veut dire que c'est de la littérature, dont la tâche n'est pas de nous éloigner du monde, mais de travailler à notre consistance intérieure, de prendre soin de notre désir d'être, en lavant les pauvres mots usés qui nous servent d'ordinaire à manipuler le monde. Le psaume, disait encore François, vient briser les idoles des langages autoréférentiels faussement autosuffisants, statiquement conventionnels, qui risquent parfois de polluer même notre discours ecclésial en emprisonnant la liberté de la Parole. La parole littéraire est celle qui met en mouvement, libère et purifie le langage : elle l'ouvre enfin à d'autres possibilités d'expression et d'exploration, elle le rend accueillant à la Parole qui s'installe dans le langage humain, non pas lorsqu'il se comprend comme un savoir déjà plénier, définitif et complet, mais lorsqu'il devient une veille d'écoute en attente de Celui qui vient faire toutes choses nouvelles (cf. Ap 21, 5)4.
Car avant tout, le poème, en nous dépaysant, nous redonne d'habiter autrement la Terre en la nominant, d'une nomination profonde, comme au premier matin du monde. Il invite à la chanter ou à se désoler en mettant un chant nouveau dans des outres langagières elles-mêmes neuves.