Le livre de Jean de Saint-Cheron sur Yvonne-Aimée de Malestroit (1902-1951) est remarquable à plus d'un titre. C'est tout d'abord le récit « cousu main » de la vie hors norme de la religieuse augustine Yvonne Beauvais. On y sent à la fois le métier d'écrivain, le talent et la même ardeur à comprendre son sujet que Saint-Cheron avait mise dans son Éloge d'une guerrière, Thérèse de Lisieux (Grasset, 2023). La vocation précoce d'Yvonne-Aimée pour se mettre au service des pauvres, son engagement dans le soin des malades (en modernisant les œuvres de sa congrégation), ses hauts faits de Résistance, un dynamisme et une foi joyeuse, alors qu'elle souffrait d'une maladie chronique : autant d'éléments propres à intéresser un auteur que la tiédeur agace autant que l'inquiète le renoncement de notre époque à chercher la vérité. Avec Malestroit, Saint-Cheron s'est penché sur une « vie de saint » avortée. Ce qui a barré la route vers la canonisation d'Yvonne-Aimée semble en effet être ce qui aurait dû être, au contraire, la cerise sur le gâteau des « autels ». Extases mystiques, luttes avec le diable, miracles aux fleurs ou au parfum, bilocation, stigmates… sa vie ressemble à un catalogue des phénomènes attachés aux expériences mystiques. Mais, à Rome, on a trouvé que c'était « trop ». Jean de Saint-Cheron, à son affaire quand il s'agit de porter la contradiction, a rouvert ce dossier étonnant. Outre le plaisir qu'on a à le lire, sans être dupe de quelques flamboyances de plume très « antimodernes », on prend de front avec lui, à travers ce récit, la question toujours renouvelée des dérangements provoqués par les irruptions de l'invisible dans le visible, du non-naturel dans la « nature ». Beauvais était-elle une vraie mystique ? Bien sûr que la question se pose encore, même aujourd'hui. La modernité scientifique a cru que ses outils et son langage donneraient une réponse définitive à ces questions. Les catholiques n'ont d'ailleurs pas été les derniers ni les moins tenaces à écrire ce chapitre rationaliste de l'histoire de la mystique. Il serait erroné de considérer l'enquête de Saint-Cheron comme un regard nostalgique sur une vision prémoderne (et donc datée), un peu « peuple », ou, disons-le, dangereusement « tradi » de la mystique. Au contraire, il s'inscrit dans l'actuel regain d'intérêt pour les irruptions de l'inexplicable dans le réel, particulièrement vigoureux, notons-le, en dehors de toute référence chrétienne. Les travaux étonnants que poursuit une nouvelle génération d'historiens (comme Sylvain Piron), d'anthropologues et de philosophes sur « l'invisible » et sur la croyance sont, pour les catholiques, une occasion magnifique de dialogue. Dans ce contexte, le grand intérêt de l'ouvrage de Saint-Cheron est de ne pas craindre de mettre au défi l'Église catholique sur ces pages toujours troublantes de la spiritualité. Mue par le souci légitime de protéger les fidèles de la fausse mystique et des abus qu'elle cause, l'Église risque peut-être, laisse entendre Saint-Cheron, de ne plus se laisser déranger par les formes dissidentes de la foi.
Malestroit
Vie et mort d'une résistante mystique
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A propos de l'auteur
Agnès MANNOORETONIL
Rédactrice en chef adjointe de Christus. Agrégée et docteure ès lettres, elle s’intéresse de près, par la lecture et la critique littéraire, aux liens entre littérature et spiritualité.