C'est une femme sans nom et sans âge. Elle a perdu son fils unique, un homme qui était pour beaucoup un « guide », qui a dérangé et dont la fin cruelle n'a pourtant pas tout achevé. Le récit la cueille, fleur presque fanée, au moment où se rouvre son âme recroquevillée par la douleur. À ses côtés, comme un veilleur, un dénommé Jean, l'ami du fils, chargé par ce dernier de prendre soin de sa mère. Ils sont deux orphelins de la lumière, dans un paysage étranger et familier à la fois, où pierre, soleil et mer portent les traces du visage de l'homme aimé au « tombeau vide ».

Dès les premières pages, vous avez reconnu Marie et vous n'avez pas besoin d'un nom pour être certain c'est bien elle. Pour un chrétien ou pour quelqu'un qui connaît déjà « toute l'histoire », ce récit de Jeanne Benameur, Vivre tout bas (Actes Sud, 2025), commence comme un Stabat mater à moitié effacé. Il y manque l'essentiel, la croix, et ses noms cardinaux, Jésus et Marie. En dépouillant la scène de ces deux noms, Jeanne Benameur libère l'imaginaire, le sien comme le nôtre. Écrivaine attentive aux déchirures intérieures et aux traces fécondes laissées dans la vie par le malheur, elle voit en Marie une femme rendue capable de franchir le temps et l'espace pour se rendre présente auprès de tous ceux que le malheur a marqués de son signe. La faille de douleur qui s'est ouverte en elle l'a rendue universelle. D'une certaine façon, Jeanne Benameur retrouve ainsi celle que l'Église a nommée « Marie consolatrice des affligés », « Notre-Dame des douleurs » ou « Notre-Dame du perpétuel secours ». Mais ces titres, et même ces seuls noms (Marie, Jésus), sont pour certains devenus des verrous, des mots de passe, des repoussoirs. Vivre tout bas veut rendre à ces noms la force d'une expérience et d'une vérité intérieure, et retrouver une Marie « enfin affranchie de l'iconographie qui la fige » et de la « liturgie qui lui coupe la parole », nous dit la quatrième de couverture.

Imaginons maintenant un lecteur qui ne connaîtrait pas « toute l'histoire ». Expérience difficile, au demeurant, car on ne sait jamais quel monde intérieur se réveille chez l'autre qui lit. Il n'est pas sûr que, muni de quelques indices légers, ce lecteur puisse faire le chemin « inverse » de l'histoire de cette femme vers le nom de Marie, et ainsi vers Marie elle-même, une « vraie » Marie, dira-t-on alors, allégée du poids de l'histoire et de celui de son nom. Ce lecteur lira une tout autre histoire, celle d'une femme qui renaît après la peine, aime à nouveau et découvre sa vocation d'écrivaine.

Ce livre rejoint ainsi ses différents lecteurs à travers un flottement d'intention qui éveille une question passionnante. En libérant les êtres et les choses de leur nom, que libère-t-on exactement ? Une idée aujourd'hui largement partagée est que la littérature est plus spirituelle quand elle évite de nommer l'expérience religieuse avec les noms, les lieux et les événements que de longues traditions de foi ont employés, quelquefois mal, quelquefois jusqu'à l'usure. Entendons pourtant ces mots du pape François dans sa Lettre sur le rôle de la littérature dans la formation (2024) : « Le pouvoir spirituel de la littérature rappelle la tâche première confiée par Dieu à l'homme : celle de “nommer” les êtres et les choses » (§ 43). La tâche est immense et toujours à reprendre ! Dans cette tâche, une certitude, une boussole : un nom n'est pas un verrou à faire sauter, c'est une source que l'écriture littéraire peut toujours faire chanter à nouveau, quel que soit le poids de sens et d'histoire qu'il porte avec lui.