Dans les années 1930, la question des rapports entre la philosophie et la foi chrétienne a fait l'objet d'un grand débat : peut-on parler de « philosophie chrétienne » ? Peut-on être authentiquement philosophe si l'on considère que la vérité est l'objet d'une révélation – à la fois passée et à venir – et non le seul résultat d'une démarche rationnelle ? De grands penseurs (Gilson, Maritain, Heidegger) se sont affrontés à cette question. La question est aujourd'hui bien moins vive car l'exercice de la philosophie s'est ouvert à une compréhension plus large et mobile de la pensée, pour pouvoir rendre compte de l'expérience humaine dans ses extrêmes et dans sa diversité. On s'interroge plutôt : la philosophie fait-elle partie de la spiritualité ? Alors que les frontières s'effacent ou se modifient rapidement entre la réflexion et l'engagement, entre la littérature et le soin, entre croyances et religions, la philosophie fait en effet cause commune, de plus en plus, avec la recherche spirituelle ou existentielle. Ces considérations bien trop cavalières de « rangement » (dans quel rayon des bibliothèques ranger tous les livres qui portent une réflexion sur le sens de l'existence ?) ne valent pas un excellent exemple. Le dernier livre de Jean-Philippe Pierron, que les lecteurs de Christus connaissent bien comme auteur, illustre à merveille la convergence nouvelle et heureuse entre philosophie et spiritualité. Cela ne signifie pas que c'est une pensée en pente douce. Au contraire : Jean-Philippe Pierron, philosophe du soin, aborde de livre en livre des questions douloureuses en sachant qu'il n'est pas possible de leur apporter de réponses logiques et définitives. Comment survivre à la perte d'un être cher ? Comment vivre sur une Terre définitivement abîmée ? Cheminer ensemble dans une vie qui va vers la mort ? Ici, le philosophe nous invite à rester « sur la brèche », c'est-à-dire sur des fractures existentielles, sur des lieux de vie invivables, sur des mémoires déchirées. Qu'un philosophe nous parle de notre cœur, nous soigne en reliant, par une écriture imagée et sensible, nos émotions à des vérités « qui tiennent la route », est-ce « une insulte au sérieux » ? Les fantômes des philosophes du XXe siècle le diraient peut-être, en gémissant. La question de savoir « à quoi nous tenons », dans une actualité qui nous pousse à abandonner toute espérance dans l'avenir, est pourtant la plus sérieuse qui soit.
Nos vies sur la brèche, Jean-Philippe Pierron
Une philosophie de l'intenable
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A propos de l'auteur
Agnès MANNOORETONIL
Rédactrice en chef adjointe de Christus. Agrégée et docteure ès lettres, elle s’intéresse de près, par la lecture et la critique littéraire, aux liens entre littérature et spiritualité.