Préface de Danièle Hervieu-Léger, Labor et Fides, « Enquêtes », 2022, 320 p., 24 €.

Gageons que lors de sa première édition (Métailié, 1999), cet essai de l'anthropologue Albert Piette, professeur à l'Université Paris-Nanterre, n'a pas été sans bousculer le petit monde des sociologues. Récusant une approche sociologique qui percevait la religion comme une simple illusion ou une « métaphore du social », par réflexe positiviste ou par « athéisme méthodologique », il s'agissait au contraire pour l'auteur d'observer le monde catholique en tant que tel, dans ses activités les plus concrètes. Et, pour cela, de s'immerger dans son fonctionnement quotidien, au plus près des détails, en allant jusqu'à considérer Dieu comme l'un des acteurs en présence sans pour autant faire de la théologie. Car n'est-ce pas en son nom que les chrétiens agissent, se parlent ou se réfèrent si nécessaire ? Pendant plusieurs mois au cours des années 1990, Piette avait donc mené, au sein d'un diocèse français anonymisé sous le nom de Christianis, trois études de terrain. La première à la rencontre de plusieurs paroisses, au fil de multiples réunions d'équipes d'animation, la deuxième s'intéressant à un regroupement paroissial avec ses rapprochements et ses tiraillements, la troisième en suivant un prêtre au fil de ses déplacements quotidiens de communauté en communauté. Après des développements épistémologiques où il souligne notamment l'apport de Bruno Latour (1947-2022) et de sa théorie de l'acteur-réseau, l'auteur rend compte de cette immersion ethnographique et l'analyse. C'est l'Église dans son quotidien le plus banal que nous trouvons ici, à travers de longs verbatim qui nous font assister tout autant à une réunion de secteur qu'à l'évocation du prochain pot paroissial, à une discussion sur la préparation des obsèques qu'à la friction entre un curé et une laïque. Mais étonnamment, cette répétition de situations si communes frappe notre ethnographe et lui fait même penser à des « scènes d'amour », à la relation de fidélité conjugale qui peut exister entre deux personnes. Même s'il y a des controverses, des tensions sur la place respective des prêtres et des laïcs, par exemple, on sait qu'on n'ira pas jusqu'au bout du conflit : « Les chrétiens savent d'avance quels énoncés seront projetés sur la scène et qu'aucun argument ne viendra s'imposer pour conclure. Au pire, si la tension monte trop fortement, on fait un appel explicite à Dieu qui vient apaiser tous les acteurs… » Appel à Dieu ? Pour Piette, il s'agit d'interpréter « l'être divin comme le résultat d'un réseau hétérogène constitué d'éléments humains et non humains associés dans une chaîne très articulée ». Dieu prend des formes variables au cours de tous ces jeux de relations et de médiations qui le font exister. Le suivi d'un prêtre sur le terrain peut révéler l'écart qu'il vit entre le rôle du « fonctionnaire » et celui du « prophète » ainsi que, dans les différents échanges avec les laïcs, « la confrontation entre l'orientation restauratrice du XIXe siècle » et « les idées réformistes critiques de l'Église formelle ». Mais, au-delà de la simple répétition évoquée, l'auteur souligne combien les intuitions religieuses doivent être constamment reprises et réintériorisées. « La fidélité au message évangélique ne se réalise pas dans la répétition formelle mais dans la réappropriation locale, chaque fois nouvelle ; c'est cela, en grande partie, l'activité religieuse. »

À lire cet ouvrage plus de vingt ans après sa publication, enrichi d'une préface inédite de Danièle Hervieu-Léger, on mesure l'intérêt d'une démarche ethnographique qui a su prendre au sérieux le fait religieux comme un travail « en train de se faire ». On y retrouve une Église de France préoccupée alors de la restructuration du paysage paroissial et des inquiétudes ou conflits qui s'y rapportent. Nul doute que l'expérience de la pandémie de Covid-19, la précarisation de bien des structures ecclésiales ou l'affirmation de certains réflexes plus identitaires ont quelque peu changé la donne. Il reste que ce livre peut aider à décrypter certaines de nos manières de fonctionner en Église, comme à travers l'usage du langage sur Dieu ou la gestion des conflits.