Puisque manger nous occupe plusieurs fois par jour, il aurait été étonnant que les auteurs bibliques ne croisent pas cette nécessité prégnante dans leurs écrits, sauf à se réfugier dans une spiritualité désincarnée, ce qui n’est pas précisément leur cas. On ne trouvera pas pour autant chez eux de traité sur la nourriture, sur la manière de se la procurer ou de la consommer, sinon quelques listes de nourritures « impures ». Mais ils en parlent à l’occasion, livrent quelques considérations utiles, lorsqu’est en jeu ce dont ils tiennent à témoigner : la qualité de notre humanité, telle qu’ils la voient prise dans le dessein de Dieu. Proposons quelques exemples, en tournant les pages de la Bible au fil de ses livres ; voyons comment ils abordent le fait de manger et de se nourrir.
 
Le régime alimentaire de l’humain (Gn 1–9)
 
Dans les récits archétypaux de la Bible, ce n’est qu’après la violence du Déluge que l’humain se nourrira selon le régime alimentaire qui est couramment le sien : végétarien et carnivore. Tout commence (Gn 1) par la vocation de l’humain à dominer, à gouverner un monde mis en ordre, vocation qui le situe quelque part entre divinité et animalité 1. Dans cette perspective, il lui est assigné d’abord une nourriture végétale. L’humain peut entretenir une relation pacifiée avec tout vivant, maîtriser l’animal – et même l’animal en lui – sans le tuer. C’est ainsi qu’il assume sa vocation de domination, sous peine de provoquer violence, chaos, destruction, de semer la mort en considérant sa nourriture comme une proie.
1. Ce premier paragraphe reprend les précieuses indications d’André Wénin, D’Adam à Abraham, ou les errances de l’humain. Lecture de Genèse 1,1–12,4 (Cerf, 2007).
 
Manger. Le verbe devient prégnant dans le second récit de la création (Gn 2–3). Manger est nécessaire pour la vie, non sans être aussi de l’ordre de la jouissance. La Parole divine qui interdit un arbre parmi tous les arbres du jardin offre un chemin d’humanisation de cette jouissance, si l’humain accepte la limite proposée. On peut penser que le régime alimentaire végétal instruit cette expérience de savoir respecter la vie et la place des autres, humains et vivants. L’unique arbre interdit à la consommation est celui de la connaissance du bien et du mal. Le serpent, en trafiquant la Parole divine, suggère de s’emparer de ce savoir dont, dit-il, Dieu prive l’humain. Mais, précisément, c’est l’acceptation de la limite proposée qui introduirait dans un vrai savoir, qui ouvrirait à une sagesse que le régime alimentaire a déjà mise en place. Toujours est-il qu’après la transgression, se nourrir va exiger un travail, une peine : la nourriture ne relève pas seulement de la nature, elle possède une dimension d’histoire.
Caïn comme Abel offrent la nourriture, produit de leur travail, à Dieu. Jalousie...
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