Après une sortie d'Égypte précipitée et une longue marche de quarante années dans le désert, l'entrée dans le « bon pays » (Dt 8, 7.10) est imminente. À la frontière du Jourdain, en Moab, Moïse parle au peuple d'Israël, longuement. Dans son deuxième discours (Dt 4, 44 – 11, 32), Moïse continue de rapporter aux fils d'Israël ce que Dieu lui a dit. Et parmi « le commandement, les lois et les coutumes » (Dt 6, 1) que le Seigneur lui a ordonné de leur apprendre, il y a cette déclaration (Dt 8, 2-3) :

2  Tu te souviendras de toute la route que le Seigneur ton Dieu t'a fait parcourir depuis quarante ans dans le désert, afin de te mettre dans la pauvreté ; ainsi il t'éprouvait pour connaître ce qu'il y avait dans ton cœur et savoir si tu allais, oui ou non, observer ses commandements. 3  Il t'a mis dans la pauvreté, il t'a fait avoir faim et il t'a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez, afin de te faire reconnaître que l'homme ne vit pas de pain seulement, mais qu'il vit de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur.

La dernière phrase suggère un lien entre le pain et la Parole que Dieu adresse. L'homme vit de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur, mais il vit aussi de pain. Mais la Loi le formule dans l'autre sens, comme pour signaler le risque de vivre « seulement » du pain de tous les jours, oubliant que l'humain vit de tout ce « qui sort » de la bouche du Seigneur.

Notre parcours de lecture va d'abord consister à écouter cette phrase, devenue presque proverbiale, dans son contexte premier. Quel sens prend-elle quand Moïse l'énonce dans ce lieu et à ce moment-là ? Puis, c'est au tour de Jésus de la citer, dans un désert où il est tenté. Les évangélistes Matthieu et Luc en font le récit, chacun à leur manière (Mt 4, 4 ; Lc 4, 4). Nous observerons la manière dont Luc raconte. Jésus, en sélectionnant cette phrase, nous donnerait-il accès à sa manière de lire l'Écriture et surtout d'en vivre ?

Une Parole dans son contexte premier (Dt 8, 3b)

Le ton du deuxième discours de Moïse est exhortatif, en ce sens qu'il en appelle à la volonté d'Israël pour faire quelque chose. Il s'agira de « se souvenir » pour « vivre » (Dt 8, 1-2) et « de ne pas oublier, au risque de mourir » (Dt 8, 11.20).

Israël est invité à se souvenir d'une expérience précise . La question sous-jacente pourrait être : quelle leçon vas-tu garder de ce qui t'est arrivé, quel apprentissage as-tu fait ? Israël est appelé à se remémorer ses quarante années dans le désert et le moment où il a manqué de pain et que la manne lui a été donnée du ciel. Dieu lui parle comme un homme éduque son fils (Dt 8, 5).

Il n'est pas toujours facile de savoir dans le Deutéronome qui parle, Dieu ou Moïse. Ici, le récit semble rapporter des propos de Moïse : « Il t'a mis dans la pauvreté, il t'a fait avoir faim, et il t'a donné à manger la manne. » Moïse a expérimenté lui-même ce qu'il énonce. Dieu a agi avec une intention : « Ainsi, il t'éprouvait pour connaître ce qu'il y avait dans ton cœur et savoir si tu allais, oui ou non, observer ses commandements » (Dt 8, 2). Nous verrons en quoi consiste cette épreuve, ce test.

Mais venons-en au discours de finalité : « Afin que tu saches que l'homme ne vit pas de pain seulement, mais qu'il vit de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur. » À partir de son expérience, Israël peut comprendre que l'humain a besoin de pain pour vivre mais ce n'est pas suffisant. L'humain vit de « tout ce qui sort de la bouche de Dieu ». L'expression est un peu énigmatique. Qu'est-ce qui est désigné ici ? La parole « sort » de Dieu et elle a la capacité de « faire sortir » d'Égypte (Dt 8, 14) et de « faire sortir » de l'eau du rocher (Dt 8, 15). La même racine verbale sert à désigner ce qui sort de la bouche de Dieu, un appel à sortir d'Égypte et des gestes, le don de l'eau, mais aussi la manne. Car c'est en quelque sorte aussi une sortie, depuis le ciel, qu'évoque le pain que Dieu fait pleuvoir pour eux (Ex 16, 4). « Tout ce qui sort de sa bouche » désigne donc tout ce que Dieu dit, en particulier ce qui est consigné par écrit dans la Loi. Tout ce qui sort de la bouche de Dieu est aussi vital que le pain nécessaire pour vivre.

L'auteur de la Sagesse reformulera à sa manière la déclaration, en évoquant la manne : « Par là, tes fils que tu as aimés, Seigneur, devaient apprendre que ce n'est pas la production de fruits qui nourrit l'humain, mais bien ta parole qui fait subsister ceux qui croient en toi » (Sg 16, 26).

Si l'épisode de la manne est mentionné à l'appui de la déclaration, c'est sans doute qu'il est révélateur d'une manière de recevoir le pain et la Parole que Dieu donne.

Le texte en parle comme d'une épreuve ou un test. De quoi est-il question ? Dieu veut la vie de son peuple et prend les moyens pour cela. Il donne d'abord de l'eau à boire (Ex 15, 22-27) puis, quand il n'y a plus de pain à manger, il en fait pleuvoir depuis le ciel (Ex 16), sous un mode transitoire et inhabituel. Les humains n'ont qu'à la ramasser. Il leur a été dit : « C'est le pain que le Seigneur vous donne en nourriture. Voici la parole que le Seigneur a ordonnée : ramassez-en chacun selon ce qu'il peut manger » (Ex 16, 15b-16).

La manne est comparée à de la rosée (Ex 16, 13) et du givre (Ex 16, 14). Le peuple ne sait trop comment nommer cette nourriture : « Qu'est-ce que cela [Mân hou] ? Car ils ne savaient pas ce que c'était » (Ex 16, 15). Mais ce n'est pas la seule question qu'amène à se poser cette nourriture venue du ciel. Une autre serait, chaque soir : « Aurons-nous de la manne demain ? » Là est une première épreuve.

Une autre est que la manne est donnée les six premiers jours de la semaine, mais pas le septième. Le sixième jour, les Israélites en reçoivent deux fois plus que la récolte quotidienne, pour éviter le manque le septième jour (Ex 16, 5). Nulle réserve n'est souhaitée, ni possible (Ex 16, 19-30). Certains font des réserves mais elles seront remplies de vers et de puanteur le lendemain (Ex 16, 20). D'autres sortent le jour du sabbat mais n'en trouvent pas (Ex 16, 27).

Et puis, à un moment donné de sa marche, Israël exige des repas plantureux à la place de la manne (Nb 11, 4-6). La mémoire du poisson, mais aussi des concombres, pastèques, poireaux, oignons et ails d'Égypte, provoque les pleurs des Israélites. Pourtant, ils avaient dit que ce pain du ciel avait un goût de « beignets au miel » (Ex 16, 31). Comment accueillir le don extra-ordinaire de la manne dans l'ordinaire des jours ?

Israël apprend donc, non sans difficultés, à recevoir son pain du ciel. Ce pain-là est donné, sans effort pour les humains, comme une garantie pour leur survie et leur liberté. Le fond de l'épreuve réside dans la confiance à faire au donateur, croire qu'il donnera quotidiennement la ration nécessaire.

La réception de la Parole qui sort de la bouche de Dieu ressemble au pain du ciel. Elle est offerte pour la marche et la vie, sans que l'on sache tout à fait de quoi elle est faite. Elle a du goût. Dieu la fait « descendre du ciel » quotidiennement. Elle est un pain qui se partage « avec ceux qui occupent sa tente » (Ex 16, 16).

La déclaration est adressée à Israël mais concerne tout humain . Pour Israël, le temps dans le désert est considéré comme exemplaire et fondateur, un lieu et un moment d'apprentissage, pour le temps ordinaire. Il sera particulièrement important de s'en souvenir, une fois parvenu sur la terre dans laquelle le pain n'aura plus besoin d'être rationné (Dt 8, 9). Il sera possible alors de manger à satiété. Le risque sera grand de perdre la mémoire de l'histoire, mais aussi la reconnaissance de la source du don initial. Car qui donne la terre qui donne à profusion ? L'humain pourrait avoir l'illusion d'être autosuffisant, de vivre grâce aux pains qu'il cuit. Mais l'expérience du désert et de la faim décape cette conviction, voire cette certitude. Car Israël dépend de la gratuité d'un don qui le précède, la parole qui crée et donne est au commencement, comme dans la Genèse.

Même si la phrase est dite à Israël dans un contexte donné, elle affirme quelque chose qui vaut pour un humain, tout humain, où qu'il soit. Elle peut particulièrement être comprise dans un lieu de retrait, voire de misère. C'est dans « l'aujourd'hui » (Dt 8, 1) de chaque génération qu'elle sera à vivre comme une expérience pour des humains en train d'être libérés.

Jésus cite les Écritures dans un désert (Lc 4, 4)

Il n'est pas anodin que l'évangéliste Luc donne à entendre Jésus, pour la première fois, dans le désert. Il a prié lors de son baptême, mais le contenu de sa prière reste son secret (Lc 3, 21). Or, alors qu'il est tenté par le diable, il emprunte les mots des Écritures et dit de vive voix : « Il est écrit que l'homme ne vivra pas seulement de pain1. »

Il le dit après avoir entendu le tentateur déclarer : « Si donc tu es le Fils de Dieu. » Le diable se réfère à la filiation de Jésus que l'évangéliste a déjà évoqué lors du baptême de Jésus (Lc 3, 22) et de sa généalogie (Lc 3, 23-38). Le diable cite ensuite un passage des Écritures (Ps 91, 11-12) pour défier Jésus. Il dit : « Dis : “Que cette pierre devienne pain.” » Jésus, en parlant, serait donc capable de produire un tel événement, à l'instar de Dieu. N'est-il pas son Fils ? Nul besoin pour lui de s'adresser à Dieu lui-même pour recevoir le pain dont il a grand besoin. Le diable s'adresse en effet à un affamé, dans un désert, car le jeûne volontaire de Jésus a abouti à sa faim (Lc 4, 2). Mais Jésus montre qu'un ventre affamé a aussi des oreilles… Jésus « répond » (Lc 4, 4), en citant mot à mot l'Écriture : il a sélectionné un extrait et l'a mémorisé.

Il dit la validité permanente de ce qui a été écrit et se souvient de cet extrait dans un contexte particulier . L'évangéliste Luc, en racontant l'épisode des tentations de Jésus au désert, sollicite la mémoire de l'Exode. Il en reprend quatre motifs (le désert, la faim, l'épreuve et les quarante jours)2. Et, c'est cette même mémoire que Jésus lui-même ravive en citant le Deutéronome (Dt 8, 3).

Il cite les Écritures alors même qu'il a faim. Il peut donc se reconnaître dans l'expérience qui y est décrite. Il opère une réception existentielle du Deutéronome. Il le fait en tant que fils d'Israël qui reçoit, pour lui-même, ce que son peuple a vécu et est appelé à se remémorer. C'est aussi la révélation en creux par Jésus de la raison d'être de son jeûne volontaire dans le désert : ce temps, sans pain, était destiné à entendre la parole de Dieu.

Mais ce dit biblique, nous l'avons vu, parle aussi de l'humain. Jésus n'est donc pas seulement un fils d'Israël qui a appris de l'expérience de ses pères et de sa rumination par l'écrit. Jésus atteste, dans sa vie même, qu'il est un humain avec d'autres qui ne vit pas seulement de pain mais d'une Parole qui lui permet de discerner comment agir ; en ce qui le concerne, agir en tant que Fils de Dieu. Car le texte sélectionné est interprété en fonction d'une décision à prendre : doit-il faire des pierres du pain ? Son recours aux Écritures a aussi une dimension éthique.

Jésus ne modifie pas la Loi. Il la cite : mot à mot, il la reçoit . Il donne son assentiment à ce que le législateur dit. Ainsi, il reçoit la loi écrite par Moïse sous la dictée de Dieu. Jésus accomplit la Loi, quand bien même la faim le tiraillerait. Il entre dans la limite posée par la Loi, malgré son pouvoir-faire de fils de Dieu. Il reconnaît le don que Dieu fait et a promis. La Parole se vit dans l'ici et maintenant de Jésus. Le sens des Écritures est ravivé quand un humain, tel Jésus, est dans un désert.

Jésus et le diable n'ont pas le même rapport aux Écritures . Jésus cite le dit biblique en s'adressant à un interlocuteur, le diable, dont la logique est tout autre. D'abord, le texte ne l'implique pas comme Jésus, puisqu'il n'est pas un humain dont parle l'Écriture. Jésus, lui, avec les mots de l'Écriture, dit son humanité. Le diable ne lui rétorque rien. Il le conduit plus haut pour le tenter autrement (Lc 4, 5). Il ne peut rien rétorquer car il n'est pas en mesure de vérifier la validité de ce qui est écrit, alors que Jésus est à même de le faire, puisque les Écritures parlent de lui aussi. Jésus se situe avec toute son histoire face au texte. À la fin du récit des tentations, le diable finit par imiter son interlocuteur. Il dit, lui aussi, qu'« il est écrit » (Lc 4, 9), mais Jésus lui répond cette fois qu'« il est dit » (Lc 4, 12). Pour Jésus, le texte n'est pas qu'une citation, qui contiendrait un savoir, mais une Parole que Dieu adresse, vitale.

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Du pain et de la Parole dans des déserts pour des itinérants. Notre traversée nous aura montré qu'avoir faim de pain et avoir faim de la Parole, se nourrir de pain et se nourrir de la Parole, signifient, en creux, avoir besoin de quelque chose qui ne vient pas de soi pour vivre. Dieu parle du pain qu'il donne, le pain qu'il donne se reçoit comme sa Parole, chaque jour, sans surplus, une ration pour chacun, partageable dans « sa tente ».

Moïse a adressé cette parole – « L'homme ne vit pas seulement de pain » – à un peuple donné, dans une histoire en train de s'écrire, dans un désert. Jésus en fait mémoire. Il actualise dans sa vie, dans son contexte propre, ce que la Loi disait de l'humain. La Loi énonce quelque chose de permanent et d'universel. Jésus se reconnaît dans cet humain dont parle la Loi.

Ce même texte, parce qu'il est permanent et universel, est à disposition de chaque génération. Il est disponible pour un peuple ou des personnes, qui peuvent relire leur propre histoire, goûter aux pains offerts, de céréales et de Parole, notamment sur la route.

Les pains bibliques ont, en effet, très souvent à avoir avec la route : pains préparés avant de partir, offerts en cours de route pour (re)trouver la force de marcher, pains de la mémoire de la traversée quand on est installé. Des pains pour itinérants, y compris dans des déserts, à commencer par ceux qui en ont le plus besoin.

1 Dans le parallèle en Matthieu (Mt 4, 4), la citation est plus longue : « Il est écrit que l'homme ne vivra pas de pain seul, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
2 Il faut ajouter le jeûne pour Moïse avant d'écrire les tables de l'Alliance pendant quarante jours et quarante nuits (Ex 34, 28).