Traduit de l'allemand par Julien de Vulpillières, éditions Johannes Verlag, 2016, 512 p., 22 €.

Belle et heureuse initiative des éditions Johannes Verlag de publier en français, dans les Œuvres complètes de Hans Urs von Balthasar, L'état de vie chrétien, paru en 1977. La lecture peut être difficile mais elle est éclairante et nourrissante.

Il s'agit d'une ample et profonde méditation sur « l'appel du Christ » dans les Exercices spirituels (n° 91 s) d'Ignace de Loyola, comme l'écrit l'auteur dans une précieuse « Préface à titre de mode d'emploi » qui ouvre le livre. Trois grandes parties composent cet imposant ouvrage. La première dresse la « toile de fond » en guise de rappel : nous sommes faits pour aimer et c'est dans cette vocation universelle que peut s'entendre un appel à des formes d'amour singulières dans l'Église. Le régime de l'amour est paradoxal, car aimer énonce à la fois ce qui s'impose à soi et ne se commande pas, ne requiert aucune loi ni obligation, et en même temps l'amour fait accomplir toutes sortes d'obligations qui, « prises isolément, ne sont que le pendant objectif d'un état subjectif extérieur à l'amour parfait ». Remarque fondamentale pour la réponse à donner à la suite du Christ qui occupe toute une longue et riche deuxième partie.

Les deux états de vie, état séculier et état d'élection, n'ont de sens que fondés par l'unique état du Christ, qui accomplit dans l'un et l'autre la volonté du Père. C'est pour l'auteur une première séparation qu'il qualifie de « verticale », entre la lumière et les ténèbres. Par le baptême, tout chrétien s'engage à vivre dans la lumière du Christ, ce qui le distingue aujourd'hui d'un christianisme « mondain » qui ne se livre pas totalement au Christ et à l'Évangile. La seconde séparation, « horizontale », entre ciel et terre (entre séculier et consacré), trouve son fondement dans la vie de Jésus, constituée du temps de Nazareth et de celui de la mission, tous deux ordonnés à la volonté du Père. Mais Marie en est aussi fondatrice de manière très éclairante. Depuis toujours, dans la volonté du Père, elle partage le même état que le Fils, par sa virginité et par sa maternité. Sa virginité est sa disponibilité totale où s'origine sa maternité. Cette disponibilité totale à la volonté du Père est ce qui la lie au Fils et à l'état d'élection de manière féminine, dans l'attente d'être saisie par cette volonté. Ce qu'elle a en commun avec l'état séculier, la fécondité physique, est le fruit de ce qu'elle a en commun avec l'état d'élection : la fécondité spirituelle de son « oui » initial à l'appel de l'Esprit. Plusieurs conséquences sur les états de vie chrétiens en découlent. D'une part, l'état d'élection, l'état de célibataire consacré dans l'Église, n'est pas une fin en soi, il est ordonné au service de l'état séculier, car le « oui » exclusif à Dieu est en même temps l'ouverture maximale au prochain, aux possibles que la volonté de Dieu révèle progressivement dans le temps. Marie est l'exemple d'un « oui » sans crainte. D'autre part, l'état du chrétien est un état fondamentalement communautaire. La virginité dans l'Église est liée à la Croix, à l'ouverture de la blessure du Christ où l'Église prend naissance, fondant ainsi la nouvelle forme de fécondité divine dans un total abandon spirituel, aux côtés du mariage. Perspective dans laquelle est relue la distinction entre vie sacerdotale, vie consacrée et vie séculière.

De là, plusieurs discussions fort éclairantes sur des questions qui touchent de près l'Église et les choix de vie aujourd'hui, et qui constituent une très belle troisième partie : « L'appel ». Par exemple, la situation des instituts séculiers et leurs rapports avec des mouvements et vocations de laïcs, et avec l'état de vie consacrée. Ou la question des célibataires non consacrés qui, pour l'auteur, ne peuvent constituer un troisième état de vie, à la lumière de la virginité qui fonde les états de vie. Ou encore, les différentes formes d'appel à suivre le Christ et la diversité des chemins qui s'ouvrent et qui sont tous d'abord un engagement à l'absolu de l'amour. Ainsi, il n'y a pas pour lui de « vocation au mariage » mais simplement un appel à une vie chrétienne d'où le mariage peut découler… On ne s'étonnera pas chez celui qui fut d'abord jésuite de passer un long moment avec Ignace sur les différents temps de l'élection et la prise en compte des facultés naturelles et des psychologies car, dans tous les cas, l'unification de la réponse donnée est signe de l'authenticité d'un appel de l'Esprit. La dimension communautaire et évangélique du témoignage de vie qui ressort de cette longue méditation est sans doute ce qui la rend très actuelle près de quarante ans après, remettant la vie laïque et séculière dans un vrai appel à vivre l'Évangile en tous points de la société.