Parmi les nombreuses « contrariétés » que Pascal décèle dans l’être humain, figure celle qui se joue entre le sentiment de sa grandeur et la conscience de sa bassesse. Par le premier, l’homme se voudrait l’égal des anges, alors que par la seconde, il se ravalerait au rang de l’animal. Mais, pour Pascal, aucune de ces deux attitudes prise séparément n’est juste. Ainsi écrit-il : « Il est dangereux de trop faire croire à l’homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’un et l’autre, mais il est très avantageux de lui représenter l’un et l’autre. Il ne faut pas que l’homme croie qu’il est égal aux bêtes, ni aux anges, ni qu’il ignore l’un et l’autre, mais qu’il sache l’un et l’autre ». Deux dangers menacent donc la condition humaine : se vouloir ange ou bête, ne se savoir ni l’un ni l’autre. Entre les deux, les Pensées tracent une voie étroite. Si l’on en croit Pascal, un jugement lucide conduirait à reconnaître ces deux tendances en l’homme et à les faire cohabiter.

Cette situation de l’homme entre ange et bête se trouve déjà décrite chez les Pères de l’Église. Parmi eux, Grégoire de Nysse décrit cette ambivalence dans son magnifique traité sur La création de l’homme : « Certaines statues présentent, invention de l’artiste pour frapper le spectateur, une double forme, deux visages étant sculptés sur la même tête : de même il me semble que l’homme présente une ressemblance avec deux choses contraires : le caractère divin de sa pensée porte les traits de la beauté divine, mais les élans de ses passions affirment sa parenté avec les animaux. » Les traits qui portent le nom d’instinct chez l’animal prennent une connotation morale et deviennent passions chez l’homme : « Ainsi, ce qui chez le porc est gloutonnerie devient en nous convoitise, l’orgueil du cheval est l’origine de notre arrogance, et tous les instincts irraisonnables de la bestialité, par l’intermédiaire d’un mauvais usage de l’esprit, deviennent des vices ». Tout en reconnaissant que, sous l’effet de la raison, ces mouvements peuvent se transformer en vertus, l’évêque de Nysse observe que le plus souvent la lourdeur de notre nature terrestre nous entraîne vers le bas. Même l’obligation, pour rester en vie, de se nourrir comme les animaux peut être ressentie comme une honte, dit-il, et pourrait empêcher de croire que l’homme soit créé à l’image de Dieu. Il faut donc attendre le moment de la résurrection pour que l’homme, enfin libéré de cette charge, reçoive une vie semblable à celle des anges.
Est-ce à dire que notre condition terrestre nous condamne inexorablement à être ainsi déchirés par l’opposition de deux mouvements contraires ? Ou bien, ne devenons-nous pas humains en prenant conscience de notre chair animale et en vivant en paix avec elle ?


Un compagnonnage

Un épisode biblique sem...
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