De nos jours, le terme « fraternité » décrit, selon les contextes, une proximité familiale, une solidarité sociale, l'ouverture à l'étranger, l'attention aux plus fragiles ou une connexion avec l'ensemble du vivant. Le terme s'emploie volontiers dans l'Église. Prenons garde, car ces formules et adresses fraternelles (« frères », « sœurs », « amis dans le Seigneur ») peuvent masquer la tyrannie de ceux qui crient fort et sont prêts à adopter n'importe quelle sémantique pourvu qu'elle leur permette de garder le pouvoir. La question sous-jacente est la suivante : comment habiter les relations humaines, en particulier lorsqu'elles ne sont pas posées d'emblée sous le mode de l'égalité fonctionnelle ?

La vie commune suppose un minimum d'idéologie et un grand récit commun : c'est la grande leçon des Lois de Platon. Cela contribue à soutenir les mécanismes d'identification et de réciprocité au sein d'une communauté politique. Mais la référence à une idéologie et à un grand récit ne préserve pas de la violence, notamment envers les plus vulnérables. Aussi, évoquer la fraternité et son rôle éventuel dans la vie commune implique de la distinguer de la notion d'égalité, à laquelle on préférera ici le terme de réciprocité : on peut ne pas être égaux sans que cela soit un drame (et il est parfois nécessaire qu'une hiérarchie joue son rôle dans un groupe) et sans pour autant que cela justifie, pour les forts, d'écraser les autres. La force de certaines médiations sociales est précisément de contraindre les forts à habiter la relation d'inégalité sur le mode de la responsabilité et du service, et non sur le mode de la