La douceur n'a pas très bonne presse parce qu'elle est souvent confondue avec la faiblesse : l'une comme l'autre se déclarent villes ouvertes et ne s'opposent pas à l'envahisseur. Mais la faiblesse cède sur ce qu'elle devrait maintenir, s'avilit jusqu'à penser contre sa pensée et à vouloir contre sa volonté, quand la douceur accueille, ce qui est sa manière de ne jamais céder mais au contraire de s'affirmer, de résister, au-delà de toute peur. Aussi bien l'Évangile promet-il à la douceur ce que le monde promet à la violence : la domination de la Terre (Mt 5, 5).

C'est cela la première énigme de la douceur : sa parenté avec la violence dont la meilleure image est sans doute la si célèbre toile d'Eugène Delacroix en l'église Saint-Sulpice de Paris, montrant avec quelle tendresse l'ange reçoit et maîtrise un Jacob hors de lui. Il n'empêche qu'il lui brisera la hanche et que la claudication restera inséparable du nouveau nom que Jacob reçoit alors, « celui qui a été fort contre Dieu », Israël (Gn 32, 23-30). Car la seconde énigme de la douceur est celle-ci : elle transforme, non sans blessure parfois, ceux qui la rencontrent.

La résolution de l'une ou de l'autre de ces énigmes passe par une interrogation sur la violence. Ce qui caractérise cette dernière, en effet, malgré le langage qui parle de violence aveugle, est sa surdité. La violence voit très bien au contraire, ce qui lui permet de viser juste, mais elle n'entend ni les cris de ses victimes, ni sa propre voix, ni sa propre souffrance. Elle est elle-même comme l'un de ces hurlements de terreur qui se croient silencieux. Le psychothérapeute Bernard Savin dit que la première chose à apprendre aux auteurs des violences conjugales dont il s'occupe, c'est qu'ils souffrent, car eux-mêmes ne ressentent rien de cet ordre, si ce n'est une immense colère. Moment terrible, d'ailleurs, que tous ne supportent pas, tant est énorme leur détresse. La violence ouvre en elle-même un œil du cyclone où rien de la tempête ne pénètre, mais c'est par les moyens de la tempête que le calme est obtenu.

C'est à partir de cette métaphore que quelque chose de la douceur peut être compris. La douceur est l'accomplissement de ce que la violence cherche sans pouvoir l'atteindre. La violence, en effet, cherche quelque chose dont elle ignore tout ; la violence est une exigence et, à ce titre, mérite d'être traitée tout autrement que par le mépris, elle demande à être entendue tout autrement qu'elle ne se donne, dans un registre qu'elle ne connaît pas et qui la sidère souvent, celui de la douceur. Car il faut parvenir à comprendre que la douceur présente les mêmes exigences que la violence, mais sur un mode encore plus fort – un mode qui puisse moins la transformer ou la supprimer que la réorienter.

La violence veut briser ce qui est là, afin que quelque chose d'autre survienne enfin. Elle est animée par une sorte de curiosité terrifiante qui se risque jusqu'à l'impossible trans...


La lecture de cet article est réservée aux abonnés.