Que signifie aujourd'hui, pour une communauté monastique, de vivre une vocation prophétique au service des hommes et des femmes ? Voici la question à laquelle l'auteure de cet article, qui est moniale de la communauté de Bose, tente de répondre.

Augustin d'Hippone rappelle de la manière suivante l'expérience fondatrice de la parole de Dieu qui a donné naissance à son existence de disciple du Seigneur : Percussisti cor meum Verbo tuo, et amavi te (« Tu as frappé mon cœur par ta Parole et je t'ai aimé »1). La parole de Dieu est à l'origine d'une nouvelle vie. C'est aussi l'expérience vécue par de nombreux hommes que cette rencontre a engendrés comme prophètes. « La parole du Seigneur s'adressa à moi » (Jérémie 1,4), littéralement « Et fut la parole du Seigneur à moi, en disant » : voilà le commencement. La parole de Dieu, avant d'être un contenu à communiquer, est un événement créateur de relations. Les prophètes, tels que nous les connaissons par les livres bibliques qui portent leur nom, ont leur origine dans l'expérience de la Parole qui se produit, qui a lieu dans leur histoire (voir Jérémie 1,2 ; Ezéchiel 1,3 ; Osée 1,1 ; Joël 1,1 ; Jonas 1,1 ; Michée 1,1 ; Sophonie 1,1).

Le prophète : la Parole se produit dans l'Histoire

Il s'agit d'une rencontre inattendue pour le prophète mais « voulue, désirée » par la Parole elle-même, qui se fait présente dans sa vie. Mais cette Parole a besoin d'être écoutée, elle a besoin d'hommes qui soient réceptifs. C'est de manière simple et directe que la Parole atteint Samuel qui, dans le Nouveau Testament, est appelé le premier prophète (voir Actes 3,24 et 13,20 ; Hébreux 11,32) : « Samuel » (I Samuel 3,4) ; le Seigneur l'appelle par son nom, affirme et confirme son identité. Tout son être est désiré dans cette rencontre voulue par le Seigneur, et Samuel entre en dialogue en écoutant : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute » (I Samuel 3,10). De cet appel, du fait d'être désigné par son nom naît la vocation qui l'accréditera comme prophète (voir I Samuel 3,20).

Le prophète est appelé, il est tiré de ce peuple d'Israël qui se définit précisément par « l'écoute » (voir Deutéronome 6,4) et à lui, à cet « écoutant », est adressée une parole d'élection. Cet appel, cette « voix de fin silence » (I Rois 19,12), a pu résonner au cœur de la vie de ces hommes et a réorienté leur vie ; cet appel, dans certains cas, a « bouleversé » leur existence pour leur donner une nouvelle direction. Voilà le prophète : un homme rendu capable par Dieu lui-même d'écouter la voix qui parle du feu (voir Deutéronome 18,16) et de la porter aux autres. Il parle publiquement, à haute voix, il se fait serviteur de la Parole.

Primordial, pour le prophète, est l'événement de l'écoute. La Parole l'appelle, il écoute et, alors seulement, il peut dire ce que Dieu a dit, seulement après avoir profondément écouté et s'être interrogé sur le sens de la parole de Dieu qui lui a été adressée. Un dialogue a lieu entre Dieu et le prophète : Dieu cherche la communion avec son prophète, une communion qui – dans une altérité qui n'est jamais éliminée – reconnaît la liberté de l'autre et qui s'ouvre ensuite au peuple, à un tiers, et ne reste pas fermée ou exclusive. Cette relation vise une communion universelle. La prophétie révèle ainsi qu'elle est pleinement au service de l'alliance de Dieu avec son peuple.

La prophétie est toujours contingente, c'est-à-dire insérée dans l'Histoire : elle sait interpréter de manière vraie ce qui se passe aujourd'hui, elle naît de l'impact entre la parole de Dieu qui se produit et l'Histoire avec ses situations changeantes. Elle utilise donc des langages différents et assume des configurations variées dans des situations historiques, culturelles et géographiques diverses. Le prophète est un écho de la parole de Dieu dans le quotidien, dans les méandres de l'Histoire ; il a la capacité d'interpréter en profondeur les situations présentes ; il parle par obéissance à la réalité qu'il vit, en réponse aux sollicitations qui lui parviennent de la société dans laquelle il est inséré. Il n'est pas un être surhumain, hors du temps et de l'Histoire, mais il dit la parole de Dieu en restant un frère, par amour de ses frères, en participant à leur histoire. La proximité avec Dieu ne serait pas prophétique si elle n'avait pas pour finalité le partage et la communion avec les frères et sœurs, jusqu'à la fin (voir Jean 13,1).

Le prophète exprime le cri de la souffrance de Dieu face à l'injustice, le Dieu qui souffre avec la victime du mal, le Dieu qui n'aime pas le culte pratiqué aux dépens des exigences de justice de l'Alliance. Son cri affirme que Dieu n'est pas indifférent au mal. Et il va jusqu'à dénoncer l'erreur qui est à la base de cette dégénérescence : l'éloignement du Seigneur, l'infidélité à l'Alliance, le péché d'idolâtrie.

Toutefois, le message des prophètes n'est jamais fermé, il n'éteint pas l'espérance : au contraire, il ouvre à l'avenir. Il annonce que la volonté de salut de Dieu est plus forte que le péché humain. Dieu prépare pour l'humanité un avenir d'espérance, un avenir de paix et de bénédiction.

Des communautés prophétiques ?

Et aujourd'hui ? Y a-t-il encore un prophète dans notre quotidien ? Y a-t-il encore des voix crédibles qui se font écho d'un Autre et d'un ailleurs, qui y font signe ? Pour le concile Vatican II, la vocation prophétique concerne tous les baptisés, sans exception, tant hommes que femmes. Cette réflexion a ensuite développé l'idée d'une tâche prophétique spécifique de la vie religieuse. Après avoir tracé le profil du prophète biblique, nous devons donc nous demander ce que signifie pour une communauté monastique (je m'y réfère parce que c'est la réalité dans laquelle je vis) de vivre la vocation prophétique aujourd'hui. Depuis le concile Vatican II, nous pouvons reconnaître des réalités communautaires, des personnalités qui ont donné vie à des associations, des mouvements qui, en toute liberté et avec un profond désir de servir l'Évangile, ont été et sont porteurs d'une mission critique de la réalité ecclésiale contemporaine. Il serait cependant réducteur de penser que ces nouvelles communautés, ces associations et ces groupes se trouvent dans une position privilégiée comme voix prophétique à l'intérieur du corps ecclésial, pour le simple fait qu'ils portent en eux cet élément de « révolution » et de réforme qui a caractérisé l'expérience prophétique biblique. Je ne pense pas qu'on puisse les qualifier de « prophétiques » plus que d'autres réalités ecclésiales, plus que toute autre communauté monastique qui cherche aujourd'hui à vivre dans l'obéissance à l'appel reçu. La réflexion doit donc être plus large : la question est de savoir si l'on peut encore parler de prophétie en se référant au monachisme. De quelle manière les communautés monastiques peuvent-elles, par leur simple existence, assumer la vocation prophétique qui était celle des prophètes bibliques ? Souvent, face à de nombreuses situations communautaires, on a plutôt l'impression d'une aphonie, d'une extinction, d'une impossibilité de communiquer avec les hommes et les femmes d'aujourd'hui. Et cela vaut même pour des communautés nouvelles et « jeunes ».

La question la plus urgente est donc que les communautés monastiques parviennent à retrouver leur authenticité. Dans les aspects essentiels de la vie monastique, justement dans les éléments qui la caractérisent, je crois que l'on peut trouver les dominantes de la prophétie biblique dont la société et l'Église ont encore besoin aujourd'hui.

Vie évangélique. Dans la société actuelle, où l'individualisme explose, où tout est fragmenté, où la limite semble définitivement vaincue, une communauté monastique peut être prophétique en étant simplement ce qu'elle est, en vivant pleinement ses propres caractéristiques, en ramenant l'essentiel au premier plan. Le grand besoin aujourd'hui est celui de l'authenticité et la communauté monastique est provoquée à considérer ce qui lui est propre, ses références et son fondement bien enracinés dans l'Évangile, lequel propose une vie digne de la personne humaine. En se référant au Christ, qui lui donne son authenticité, la vie monastique puise l'élan pour tourner son regard vers l'être humain, favorisant tout ce qui oriente vers la vie. Dans cette authenticité qui exige de tendre simplement à être ce que l'on est, à vivre en cohérence entre ce que l'on dit et ce que l'on vit, réside aussi la crédibilité que peuvent avoir les communautés monastiques. Ce n'est pas l'ascèse la plus rigoureuse qui constitue un signe prophétique pour l'humanité d'aujourd'hui, mais un art de vivre autrement, qui s'avère crédible, qui témoigne de l'espérance qui habite les communautés monastiques (voir I Pierre 3,15). C'est pourquoi elles doivent aussi être en mesure de se configurer suivant de nouvelles structures, avec de nouveaux langages adaptés au moment historique, à la culture dans laquelle elles naissent. Il ne s'agit pas de renier ce que l'on a été, mais d'être vraiment des prophètes, des communicateurs qui se tiennent entre Dieu et les hommes. Comment pouvons-nous l'être si nous ne parlons pas la langue des hommes avec lesquels nous voulons communiquer ? Que dit notre prière aux hommes d'aujourd'hui, que disent nos liturgies ? Comment pouvons-nous communiquer cet unique message de bien, si le langage que nous utilisons ne transmet pas la beauté et la vie, mais la fatigue et la tristesse ?

Séparation. L'origine des communautés monastiques est toujours liée à une séparation, à une distance du monde et de ses logiques, comme ce fut le cas jadis pour les prophètes bibliques ; et la spiritualité monastique est depuis toujours caractérisée par cette marginalité prophétique. Dans le monde moderne, le moine est une personne marginale, qui n'a plus de place précise dans la société2.

Les moines créent un hiatus qui est un espace de liberté, où les communautés monastiques essaient de vivre une vie de recherche d'une Parole autre que celle de la logique mondaine. Une parole qui rompt avec le mensonge, avec des paroles qui répandent la haine, le mépris, la négativité, le jugement. Les moines tentent d'apprendre un art de la parole pour sortir de la vulgarité, de la superficialité, de la banalité, de la stupidité. Dans le silence des marges, les communautés monastiques peuvent se purifier par l'écoute et la découverte continue de la parole de Dieu, elles se mettent à son école et en font leur parole pour les êtres humains. De cette façon, la parole du moine peut devenir une parole prophétique, qui fait constamment mémoire de l'Écriture.

Lectio divina . Si la parole du moine se veut modelée par l'Écriture, elle doit passer par une connaissance non seulement intellectuelle mais aussi spirituelle de la parole de Dieu. La pratique quotidienne, toujours renouvelée, de la lectio divina, la prière de la Parole à travers la Parole elle-même et à travers la vie personnelle, peut rendre les moines à nouveau capables d'une parole prophétique qui naît de l'écoute, du discernement, du dialogue entre l'homme et son Dieu, en vue d'une parole pour les hommes.

En récupérant la première dimension, inéliminable, de la prophétie, à savoir l'écoute de la Parole et de l'humanité qui les entoure – l'humanité d'aujourd'hui très souvent distraite et fugace –, les moines peuvent devenir capables d'interpréter la réalité dans laquelle ils vivent, comme ce fut le cas pour les prophètes bibliques qui, grâce à cette attention à la réalité présente, ont su ouvrir de nouvelles voies à parcourir. De cette façon, ils pourront comprendre quelles sont les paroles et les actions urgentes ; ils pourront transmettre des clés herméneutiques de la réalité, en se souvenant que le mystère et l'énigme font partie de notre vie et doivent être acceptés. Ce n'est que s'ils gardent leur regard tourné vers l'autre pôle, Dieu – le Dieu dont Jésus Christ a fait le récit –, que les moines et les moniales pourront être prophétiques, car cette écoute attentive et ce regard lucide les amèneront à discerner ce qui habite le cœur des hommes et des femmes qu'ils rencontrent, à entendre leur appel à l'aide, leurs besoins les plus pressants. Enracinées dans l'Histoire et observatrices attentives de la réalité, les communautés monastiques rendent visible la présence de Dieu qui agit dans l'Histoire, elles y font signe dans les événements de tous les jours.

Vie communautaire et accueil. À un monde où l'idée de progrès et de développement est devenue le critère pour tout choix et toute réflexion, à une société où la dimension de ce qui est définitif est porteuse d'une ombre qui l'obscurcit, où le mot d'ordre est la mobilité, la communauté monastique dit quelque chose d'autre, elle dit et vit la permanence, un temps rythmé. Les moines développent un art de vivre qui prend la forme de la communauté, d'une communion de vie. La vie commune ne va pas de soi : elle n'est pas simple, elle est coûteuse. L'individualisme et la singularité sont difficiles à éradiquer, même chez les moines : l'indifférence peut pénétrer même à l'intérieur des murs du monastère. Une charité visible, un amour réciproque concret, l'attention et le soin mis en pratique dans la vie quotidienne peuvent être un signe prophétique aujourd'hui : une fraternité vécue dans un célibat chaste, qui choisit de renoncer aux dynamiques de la possession de l'autre, de la manipulation ; une fraternité qui crée un tissu de proximité et de partage, imprégnée de gratuité pour contrer le désir de possession personnelle, l'égoïsme, l'accumulation. Une grande partie de l'humanité est marquée par tant de solitudes ; dans la société, il semble n'y avoir rien de gratuit et tout doit être gagné : une koinonia (« communion ») vécue peut être un signe pour l'humanité, un signe qui donne à penser, qui suscite des questions, le signe d'une possibilité de vivre différemment, parce qu'« il est possible de vivre différemment dans ce monde »3, comme le pape François le répète avec force. Une réelle pratique d'accueil et d'hospitalité pour quiconque se présente, pour tout homme et toute femme, sans mérites, sans attentes, mais de manière absolument gratuite ; elle peut être un signe indiquant que la place existe pour réapprendre la confiance et le dialogue, pour trouver de nouveaux modes de rapports, pour répondre au fort désir de relations. Un lieu de reconnaissance et d'accueil, où l'on se charge du fardeau de l'autre.

Promesse de sens. De l'humanité surgit aujourd'hui un cri qui domine et contient en soi tous les besoins et les exigences des hommes : c'est le cri de la recherche de sens. Dans sa référence constante à Jésus, la communauté monastique pourra vivre sa vocation prophétique et transmettre la foi comme un « chemin de sens ». Jésus Christ peut « nous enseigner à vivre dans le temps présent » (Tite 2,12) ; il est la direction, le sens que les moines et les moniales peuvent vivre et indiquer à tout être humain, comme l'écrit Dietrich Bonhoeffer :

Être chrétien ne signifie pas être religieux d'une certaine manière… Cela signifie être un être humain ; le Christ crée en nous non un type d'être humain mais l'être humain tout court.4

Cet homme, c'est Jésus lui-même. Constamment orientés vers lui, les moines et les moniales peuvent alors s'adresser aux êtres humains avec des mots qui créent la confiance et ouvrent à l'avenir. Pour créer l'avenir, les moines et les moniales, par leur profession monastique, vivent la dimension de la promesse : ils se promettent eux-mêmes et promettent leur avenir, en mettant toute leur confiance en Celui qui a appelé et promis le premier. Dans la confiance placée dans le Christ et dans le renouvellement quotidien de leur promesse, ils ouvrent également un avenir d'espérance pour les hommes et les femmes qu'ils rencontrent.

Aucune nouveauté, aucune nouvelle forme communautaire, aucune réalité monastique ne peut être prophétique si elle ne revient pas constamment à l'unique référence : Jésus Christ et son Évangile. La vie monastique peut être prophétique si elle abandonne l'autoréférentialité et fait signe toujours et seulement vers Jésus, si elle sait revenir à cet élément essentiel qui consiste à être une mémoire vivante de l'existence et du style de Jésus, afin d'avoir « les mêmes sentiments qui étaient dans le Christ Jésus » (Philippiens 2,5). Le moine ou la moniale peuvent être cette sentinelle interrogée dans la nuit (« “Veilleur, où en est la nuit ? Veilleur, où en est la nuit ?” Le veilleur répond : “Le matin vient” » [Isaïe 21,11-12]). Ils scrutent dans les ténèbres, dans la tempête des jours, pour apercevoir les premières lueurs de l'aube. Ils ne savent pas quand, mais « le matin arrive ». Les moines et les moniales d'aujourd'hui, adhérant concrètement à la Parole, en pleine obéissance à l'Évangile, doivent demeurer éveillés et attentifs, pour apporter ces paroles de consolation à toute personne qu'ils rencontrent. Nos communautés monastiques seront prophétiques si, toujours dans l'attente de Celui qui vient, elles resteront « annonciatrices de l'aurore »5, demeurant signe pour « le soleil levant venu d'en haut » (Luc 1,78).

 

 

1 Augustin, Confessions, 10, 6, 8.

 

 

2 Cf. Thomas Merton, Un vivere alternativo, Qiqajon Edizioni, Magnano, 1994.

 

 

3 Pape François, Illuminate il futuro. Una conversazione raccontata da Antonio Spadaro, Ancora Editrice, Milan, 2015, p. 13.

 

 

4 D. Bonhoeffer, Résistance et soumission, Labor et Fides, 2006, p. 432.

 

 

5 Cf. María Zambrano, De l'aurore, traduit de l'espagnol par Marie Laffranque, Éditions de l'Éclat, 1989.