Me voici
Imbécile, ignorant,
Homme nouveau devant les choses inconnues,
Et je tourne la face vers l'année et l'arche pluvieuse, j'ai plein mon cœur d'ennui !
Je ne sais rien et je ne peux rien. Que dire ? Que faire ?
À quoi emploierai-je ces mains qui pendent ?
Ces pieds qui m'emmènent comme les songes ?

Devant chaque décision à prendre, je me trouve sur le seuil, tel Cébès dans les premières phrases de Tête d'or1 : dans un état d'ouverture foncier face à un avenir qui m'est en grande partie inconnaissable, je suis remis à moi-même non seulement pour me penser mais surtout pour me faire. Dans le même temps où par un « me voici » je réponds en première personne, j'éprouve comme une douleur l'impossibilité de me décider pour ceci ou pour cela : que faire ? Comment user de cette liberté qui m'apparaît soudain comme une dignité onéreuse et dérisoire ?

L'indécision, marque de la conscience

Je peux alors évoquer avec nostalgie ces temps, en grande partie rêvés, où je me trouvais comme porté par le courant de la vie sans écartèlement intérieur, sans différence de moi à moi, sans hésitation. Pourtant, l'indécision – temps d'arrêt, temps du non-agir – est condition d'une action vraiment humaine. Dans ses points de suspension se creuse l'espace de la délibération et de la réflexion. De même que tout progrès dans la pensée suppose la conscience d'un obstacle à surmonter, d'un problème à résoudre, le choix véritable – « désir intelligent » (selon saint Thomas d'Aquin) et non simple pulsion – suppose l'inhibition du comportement automatique et l'accès à la conscience. Dès lors, le moment propre de l'intelligence, cette dynamique pétrifiée qu'évoque si bien Le penseur de Rodin, apparaît comme une paralysie de l'élan vital, comme un échec de l'action.

Dans cette prise de conscience qui caractérise l'indécision, je me découvre moi-même tout à coup traversé par mille mobiles contradictoires. Mes instincts, mes affects, mes désirs, qui m'emporteraient s'ils étaient simples, me sollicitent en mille directions. La réflexion ajoute à cette division intérieure, à cette lutte intestine : comme le blanc suscite le noir pour être perçu, comme le concept suppose son contraire pour être pensé, le motif qui pourrait me faire agir appelle, dans ce temps de la discrimination, les motifs contraires qui mériteraient tout autant d'être choisis. L'intelligence, secourue ici par l'imagination, multiplie les négations, les objections, les soupçons, pour me plonger dans le vertige de l'indécision.

Les écueils de l'indécision

L'indécision est ainsi proprement le temps de la crise. Celle-ci est définie, depuis Hippocrate, comme un entre-deux entre la vie et la mort, la condition du diagnostic, un appel à juger et à choisir. Cette référence au champ médical conduit à évoquer quelques pathologies de l'indécision.

L'abstention

La conscience a fait surgir mille motifs entre lesquels choisir et qui sont autant de possibles réels. Avant la réflexion, je ne savais pas que tant de routes diverses s'ouvraient à moi, promesses de tant d'avenirs différents. Dans l'indécision, je me rapporte à moi-même comme à un faisceau infini de désirs que je maintiens vivants en m'imaginant qu'ils sont compatibles. Aussi, assimilant rapidement l'indéfini des potentialités diverses que je recèle en moi à l'infini d'un être présent, je suis tenté de retenir jalousement ce rang qui m'égale au maître de l'avenir. Ne pas décider me permet en outre de continuer de rêver mon action sans la confronter aux conditions réelles de son déploiement. En me maintenant dans l'indécision, je refuse le définitif qu'entraîne irrémédiablement le choix : il me faudrait renoncer à cet avenir aux multiples visages pour faire advenir une seule possibilité. Toute détermination est négation.

L'activisme

Celui qui saisit qu'il ne peut s'abstenir – ne pas choisir, c'est choisir de ne pas choisir – peut chercher à perdre le moins possible. Il existe comme un donjuanisme de l'action qui consiste à multiplier les engagements d'un jour, à courir de choix en choix : celui-ci n'est peut-être qu'une autre forme de refus du sacrifice qu'implique toute action. Là encore, le caractère irréversible du choix, l'engagement dans la durée suscitent l'angoisse de la perte. Jouer tous les rôles, être sur tous les fronts, autant de façons de se refuser à la décision qui suppose l'orientation et l'unification de tout l'être.

Le volontarisme

Je vois qu'il me faut choisir et que, pour sortir de cette indécision qui révèle une division intérieure, un motif doit s'imposer qui me fasse sortir du cercle dans lequel je m'enferme, afin de me propulser vers l'avenir. Mais à quoi me rallier ? Le sacrifice ne peut valoir que face à une réalité plus grande que moi, capable de devenir ma Loi. J'agirai alors parce que je le dois et comme je le dois, en vertu d'une loi qui s'impose à moi de toute la hauteur de sa transcendance (loi du devoir, loi de Dieu). Le risque est alors plus subtil : le motif de la loi ne suffit pas à rassembler autour d'elle les puissances vivantes de ma personnalité ; à supposer que la loi me dise concrètement ce que je dois faire, elle ne m'en rend pas capable pour autant, faute d'être inviscérée dans le fonds vivant de mon être. Une loi considérée ainsi comme motif externe de la décision fait naître découragement et sentiment de culpabilité. Même lorsque le sujet agit conformément à la loi, il le fait sans joie et sans élan. Peut-on encore parler de choix si l'intelligence ne désire pas ce qu'elle accomplit ?

Comment vouloir ce que je veux ?

S'abstenir de choisir, refuser de faire un choix, ne pas vouloir le choix que je m'impose ; dans ces trois cas limites, je ne veux pas vouloir et je ne veux pas ce que je veux : l'indécision n'est pas surmontée. Comment sortir de l'impasse ? Il faudrait que je puisse savoir vraiment ce que je veux et que je ratifie ce choix. Or, seule l'action engagée, en me permettant de vivre ma décision et d'observer ses fruits pourrait autoriser, semble-t-il, une décision « en toute connaissance de cause »… Suis-je alors condamné à « rester les bras ballants » ?

On reste prisonnier du cercle tant qu'on fait du choix à poser une décision originaire, comme si j'avais à me décider à partir de rien ou à la seule lumière de ces motifs multiples entre lesquels balance ma liberté. Or, cette décision que je n'arrive pas à prendre a toujours, de fait, été précédée par d'autres décisions, par d'autres actions qui ont fait de moi ce que je suis et qui peuvent me guider vers un discernement. Si, dans mes choix, je suis remis à moi-même pour me faire, cette créativité même, cette capacité d'initiative qui est la mienne me devancent… Elles se sont édifiées dans le dynamisme même de mon développement. Cette orientation foncière de mon être dont j'aspire à prendre conscience pour la mener plus loin à travers un choix concret, ne puis-je la découvrir en faisant retour sur ma vie et mes actions passées ?

Le temps de la décision est alors fécond s'il me permet de faire mémoire : quand et comment la vie s'est-elle déployée en moi ? Quand a-t-elle produit son œuvre propre : créativité, élan, unification ? Quand, au contraire, et dans quels choix, à travers quelles actions, le travail de la mort a-t-il produit tristesse, froideur, immobilité ? Quand mon action a-t-elle fédéré autour d'elle non seulement mes propres puissances, mais celles d'autres consciences qui ont pu la relayer pour la conduire plus loin ? Quand ai-je connu la joie ? Car la joie est bien le signe que la vie a réussi ; en elle, un vivant doué de conscience éprouve intérieurement le mouvement créateur en s'y associant. C'est ainsi qu'en regardant ma vie, et grâce à la médiation d'un autre qui peut, souvent mieux que moi, me révéler à moi-même, je découvre que cette joie vraie a été souvent le fruit de l'épreuve et de l'effort. Ainsi, je puis me découvrir capable d'aller jusqu'au bout, capable de créer et d'inventer, face à une situation inédite, une réponse nouvelle.

Je ne peux donc sortir de l'indécision que si je peux retrouver la source d'un dynamisme vivant capable d'orienter ma liberté : « Quiconque est né pour l'action regarde devant soi ; ou s'il cherche d'où il vient, c'est seulement pour mieux savoir où il va sans jamais s'enfermer dans le tombeau d'un passé mort. En avant, et en haut. »2

Choisir ou être choisi ?

Au cœur de mon indécision, j'éprouve alors que la vie est à la racine de mes mouvements, qu'à travers moi elle accède à la conscience, qu'elle exige mon acquiescement libre pour que son élan ne cesse pas. Dans mon choix particulier, il s'agit alors de mobiliser cette énergie qui, déjà, a pris figure concrète et singulière pour unifier davantage mon existence à travers une fin consciente. Je peux donc accepter le risque de la décision : refuser d'agir au nom du caractère toujours imprévisible des conséquences de mon action, c'est me couper de ce qui viendra m'enrichir et me poussera à l'invention. Refuser de m'engager dans des choix précis qui limiteraient ma liberté, c'est rendre impossible l'incarnation de la vie dans le singulier, et l'union lentement conquise de ce que nous voulons et de ce que nous sommes.

Mais cette découverte de ce qui fait l'élan foncier et original de mon être (ce que je veux) m'a conduit à reconnaître que mes choix authentiques se fondent sur un courant qui les dépasse. Mon choix vrai, dans une circonstance concrète (choix d'un engagement, d'un état de vie, d'une orientation…), se vit alors comme ratification d'une volonté plus primordiale. L'impasse dans laquelle se situe le vouloir qui ne peut surmonter l'indécision ne tiendrait-elle pas à son obstination à vouloir fonder son agir sur soi seul ? Privée alors de racines dans son propre être, coupée du lien fécond qui la rattacherait au mouvement de la vie, une telle volonté n'est-elle pas condamnée à demeurer stérile ?

Alors, celui qui cherche ce qu'il veut pour fonder son action est conduit, s'il est conséquent, à cette affirmation paradoxale : « Au fond de tout agir concevable, du "Je peux" de l'ego, il y a cet autre agir, celui de la vie absolue qui se révèle à soi-même en joignant l'ego à lui-même. »3

C'est dans ce consentement à la volonté de la vie en moi, qui s'éprouve dans la joie, que s'exprime la pointe du vouloir. Ainsi du Fiat de Marie. Ainsi en est-il du « oui » ultime que prononce Pierre face au Vivant qu'il a renié par trois fois : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? » Le Christ le conduit ici à reconnaître sa vraie volonté : dépasser un vouloir autonome et fermé sur lui-même (« Quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture et tu allais où tu voulais… ») pour accéder à la volonté de l'Esprit qui configure le croyant au Christ : « Quand tu auras vieilli, tu étendras les mains et un autre te ceindra et t'emmènera où tu ne voudrais pas. »

***

Ainsi, c'est au moment où, remis totalement à lui-même dans la vérité, l'homme choisit de rester ouvert qu'il peut consentir à la volonté de Dieu, celle-là même qui l'a fait entrer dans la vie :

Là où un homme accueille son existence à l'ultime et sans nulle condition, dans une confiance ultime de ce que cette existence peut être accueillie, là où un tel homme, dans un abandon absolu, dans un absolu acte de confiance, se laisse choir dans l'abîme du mystère de son existence, là justement, c'est Dieu qu'il accueille, non un Dieu de la seule nature, pas même d'une simple nature de l'esprit, mais il accueille le Dieu qui se donne en son infinité totale au cœur et dans la profondeur de cette existence même.4

Joie est alors, pour l'homme de volonté bonne, de découvrir, loin de l'abstention-négation, de l'activisme conquérant et du volontarisme, au cœur de l'épreuve et dans l'humilité, que là est sa volonté.

Il ne s'agit pas de conformer notre volonté à la sienne car sa volonté, c'est la nôtre et, lorsque nous nous révoltons contre elle, ce n'est qu'au prix d'un arrachement de tout l'être intérieur, d'une monstrueuse dispersion de nous-mêmes. Notre volonté est unie à la sienne depuis le commencement du monde.5

Aussi puis-je mieux comprendre pourquoi je dois « demander à Dieu ce que je veux et ce que je désire » (Exercices spirituels, n° 48). Dans cette ouverture radicale qu'est la prière, je me tiens comme une personne singulière, confrontée à une situation particulière, avec des ressources et des difficultés qui me sont propres. Mais ce désir qui m'habite et m'oriente n'est véritablement mien, il n'exprime ma volonté profonde qu'autant qu'il en appelle à celui qui est le Don, celui qui exauce et qui seul accomplit : l'Esprit.

1 Paul Claudel, Tête d'or, Gallimard, « Folio », 1987.
2 Maurice Blondel, L'action (1893), PUF, « Quadrige », 1993.
3 Michel Henry. C'est moi la vérité, Seuil, 1996.
4 Karl Rahner, Traité fondamental de la foi, Bayard – Centurion, 1983.
5 Georges Bernanos, Dernier agenda (Tunisie, 1948), dans Albert Béguin, Bernanos par lui-même, Seuil, 1954, pp. 146-147.