Les psaumes se font l'écho des sentiments contradictoires qui nous traversent. Ils offrent à l'orant les mots d'une prière qui lui permettent de clamer sa détresse et de trouver un exutoire à la violence qui l'habite.

Si l'on attend du psautier la consolation d'une prière lénifiante, à l'abri de toute violence, il faut d'emblée le refermer. Dès le psaume 1, le décor est planté avec la mise en scène des deux protagonistes d'un drame qui va se dérouler tout au long des cent cinquante psaumes : la coexistence du juste et du méchant. Reflet d'un monde cassé, où s'affrontent inlassablement bien et mal, ténèbres et lumière, iniquité et justice. Les « deux voies » qui traversent toute la Bible et révèlent peut-être la mystérieuse fêlure qui nous habite ? En tout cas, dans le psaume 1, le verdict est immédiat, le sort des méchants aura la vacuité du non-sens de leur choix : « Ils sont comme la paille, balayée par le vent ! » (Ps 1,4). Mais parce que l'entremêlé du bien et du mal n'en est pas réglé pour autant, et qu'il n'est pas du seul ordre moral et individuel, on gravit, dès le psaume 2, un échelon inévitable avec le « tumulte des nations dressées contre le Seigneur » (Ps 2,1-2), suscitant de ce dernier fureur et colère et la délégation faite à son oint de son courroux justicier, de « les briser comme un vase de potier » (Ps 2,9).

Jusqu'ici le priant pouvait au moins abriter ses intentions belliqueuses sous couvert d'ordre reçu pour venger l'honneur de Dieu. Mais, au psaume 3, plus d'inutiles précautions, c'est l'orant lui-même aux prises avec de « nombreux ennemis » (Ps 3,2), qui enjoint Dieu d'entrer en action en sa faveur : « Lève-toi, Seigneur ! Mes ennemis, tu les frappes à la mâchoire ; les méchants, tu leur brises les dents » (Ps 3,8). Avant de conclure en invoquant benoîtement la bénédiction de Dieu sur l'ordre rétabli.

Un combat permanent

Il faut s'y résoudre, au cœur de la prière biblique, on trouve un combat permanent, implacable. Mais la vie spirituelle peut-elle en faire l'économie ? L'esquive est-elle longtemps possible ? Bien sûr, et heureusement, il y a aussi ces versets inusables où confiance et gratitude nous refont l'âme comme nulle autre parole au monde. Il y a aussi tous ceux où le juste chante la consolation qu'il trouve auprès d'un Dieu, qui « le cache au plus secret de sa tente », « qui est sa force et son rempart », « le rocher qui l'abrite », « la maison fortifiée qui le sauve », « le lieu sûr, la ville retranchée », « le bastion face à l'ennemi », « la citadelle, le repos », toutes ces affirmations sont l'envers des épisodes guerriers que le juste a dû affronter, aux prises qu'il est avec « des langues méchantes qui sont tout autant de poignards », « des ennemis mortels », « des criminels pleins de rage », « des bandes de vauriens » auxquels le Seigneur, appelé au secours, a dû l'arracher : « arrache-moi aux griffes du chien, sauve-moi de la gueule du lion et de la corne des buffles » (Ps 22[21],21-22) et « brandis la lance et l'épée contre ceux qui me poursuivent » (Ps 35[34],3).

Ce Dieu vengeur, convoqué à la rescousse, c'est le Goël, le défenseur que son Alliance oblige. Tel un suzerain, il a pour devoir de protéger, de défendre la cause de celui qui lui appartient ! Moïse aussi s'en prend assez vertement à Dieu, aux heures difficiles de la traversée du désert, pour lui rappeler qu'après tout, ce peuple est le sien et qu'il doit s'en charger, puisqu'il a conclu une alliance avec lui et qu'ils font désormais cause commune (Nombres 11,11-12) !

C'est la même logique qui prévaut quand le psalmiste, confronté à de flagrantes injustices, somme Dieu d'intervenir. Et il estime devoir le « réveiller » s'il a le sentiment que Dieu ne voit pas, qu'il ne s'est pas rendu compte de l'intolérable ou qu'il est trop lent à réagir (Ps 9, 44[43], 93[92], etc.) !

Néanmoins, il y a des psaumes très durs. Comment cris de vengeance ou condamnations sans appel peuvent-ils réellement franchir les lèvres de celui qui prie ? Sans doute faut-il d'abord reconnaître qu'il y a là un vocabulaire convenu (auquel le Nouveau Testament lui-même n'échappe pas toujours, en témoignent certaines paraboles où le réprouvé est jeté sans ambages dans les ténèbres, à grand renfort de grincements de dents). Par ailleurs, la tradition chrétienne a toujours essayé de contourner l'obstacle en proposant d'allégoriser ces passages, en considérant que l'on s'en prend d'abord à la part obscure qui nous habite et au combat contre le mal dans lequel tout un chacun est engagé. Ce combat-là est celui du gué de Yabboq, il est nocturne avec l'Ange adversaire qui nous empoigne et contre lequel il faut être fort (Genèse 32,23-32) ! Paul, dans la lettre aux Éphésiens ne le dénie pas : « Ce ne sont pas à des êtres de chair et de sang que nous sommes affrontés, mais aux Autorités, aux Pouvoirs, aux Dominateurs de ce monde de ténèbres, aux esprits du mal qui sont dans les cieux » (Ep 6,12). D'ailleurs, le psalmiste lui-même sait bien nous proposer une version toute spirituelle de son combat : « Ceux qui s'en prennent à mon âme, qu'ils descendent aux profondeurs de la terre, qu'on les passe au fil de l'épée, qu'ils deviennent la pâture des loups ! » (Ps 63[62],10-11).

Ceux « qui mangent le peuple de Dieu » (Ps 14)

Il n'en reste pas moins que, dans leur crudité, beaucoup de ces versets ne peuvent pas concerner notre seul combat intérieur ! Alors, il faut peut-être envisager de changer de longueur d'onde et les entendre dans leur horizontalité ? Un livre d'Ernesto Cardenal, dès les années 1980, publiait des prières de croyants d'Amérique latine, aussi violentes que les psaumes imprécatoires1. Et il fustigeait nos belles âmes, se refusant à prononcer des paroles qui pourtant sont proches de celles de beaucoup d'autres, aujourd'hui encore, à qui on vole leurs terres, leur forêt, leur eau potable ou l'air qu'ils respirent, et cela sous la pression de multinationales soutenues par des pouvoirs publics que l'argent a rendus sinon plus implacables, en tout cas plus efficaces, que les adversaires du psalmiste ! Pedro Casaldáliga, évêque brésilien et poète qui vient de nous quitter, dans son journal de 1973-19762, traite les propriétaires d'haciendas de « requins » et il s'inquiète parfois de ne pouvoir faire la part en lui de la colère et de la prière. Quand on relit ces lignes en 2020, on reste confondu d'en constater l'actualité ! Ils sont toujours là ceux « qui mangent le peuple de Dieu » (Ps 14[13],4). Corruption des élites politiques, spoliation des terres des petits paysans ou des Indiens, séquestrations, tortures, assassinats… Rien n'a changé ! L'encyclique Laudato sí (2015) et plus encore l'exhortation apostolique Querida Amazonia (2020) le savent bien qui s'insurgent contre les pressions exercées sur les communautés aborigènes3. Est-ce que nous aurions le droit de censurer ces cris de vengeance parce que, de fait, nous ne sommes pas nous-mêmes aux prises avec ces situations d'injustice intolérable ?

Certes, elle est plus soft, plus lointaine, la violence de nos guerres économiques qui écrasent des populations entières, ruinent impitoyablement leur espace naturel, leur outil de travail, leur simple capacité à survivre. Certes, « les mâchoires brisées », « les crocs de lions » ou autres « jeunes fauves prêts au carnage » (Ps 59[58] ; Ps 17[16] ; etc.) qui émaillent les versets des psaumes ne sont guère pacifiques. Mais que dire des images que nous accueillons sur nos écrans avec complaisance quand, calés dans nos canapés, nous visionnons tant de scènes où les vies humaines basculent en un tour de main. Violence à bout portant, sans le moindre filet pour la sensibilité et sans état d'âme à trancher entre le bon et le méchant. Pour ne rien dire de certains reportages qui se doivent de fournir leur lot d'images violentes s'ils veulent susciter le moindre intérêt ? Un exutoire ? Sans doute, mais alors pourquoi refuser au psalmiste d'éprouver lui aussi le besoin d'expurger sa colère et de calmer ses poussées d'adrénaline en déversant devant Dieu l'ire qui lui monte à la gorge face à l'injustice qu'il subit ou dont il est le témoin impuissant ? Et il le fait devant Dieu, le seul à même de comprendre, d'accueillir sans jugement.

La colère d'un amour déçu

Oserons-nous le dire, il y a dans cette situation du psalmiste désemparé, qui en appelle à son Dieu pour qu'il le sauve des « grandes eaux », quelque chose de la naïveté de l'enfant criant vers son père, avec l'absolue confiance qu'un plus fort prendra soin de lui et dissipera sa peur. Un Dieu, en outre, qui sait ce qu'il en est des émotions humaines et – c'est là une des grâces de la psalmodie ! – qui les partage, qui est lui-même capable de se mettre colère. Colère redoutable et redoutée qui parfois semble éreinter le peuple : « Nous voici anéantis par ta colère » (Ps 90[89],7), « Je n'en peux plus d'endurer tes fléaux, sur moi ont déferlé tes orages » (Ps 88[87],8). Mais parce qu'elle est suscitée par l'infidélité du peuple, cette colère peut, d'une certaine façon, être supportée comme bienfaisante, voire cautérisante. Elle n'est que l'envers d'un amour déçu. Alors le peuple courbe l'échine, il reconnaît qu'il s'est mis en fâcheuse position et que, s'il revient, Dieu reviendra (Ps 80[79]) car sa colère ne « dure qu'un instant » (Ps 30[29]). Être « lent à la colère »– « long de narine », comme traduit joliment André Chouraqui4 – est dans la carte génétique de Dieu (Exode 34,6). L'épisode de la colère est encore une scène d'amour, elle atteste que la relation n'est pas totalement rompue, que le partenaire blessé n'en est pas moins toujours là et que, de part et d'autre, l'espoir palpite encore.

Aussi, comme le psalmiste glisse souvent sa colère sous celle qu'il prête à Dieu : « Qu'il s'irrite, et vous êtes perdus ! » (Psaumes 2,12), les condamnations qu'il ose à l'encontre de ses ennemis en perdent de leur tragique. Il y a une révolte contre le mal plus encore que contre le méchant lui-même qui n'est, au fond, qu'un pauvre type, un égaré qui « oublie d'être fidèle » (Ps 109[108],16), dont « les yeux aveuglés ne voient pas », un « borné qui ne comprend pas », « un insensé qui ne sait pas » (Ps 94[93] ; Ps 124[123]) que « son mauvais coup lui reviendra sur la tête » (Ps 7) et, surtout, que Dieu est Dieu ! Car, en fin de compte, c'est pour cela que s'emporte le juste, pour qu'on reconnaisse le « seul qui a pour nom le Seigneur » (Ps 83[82]) et que la voie du bien doit triompher !

Le Vainqueur du mal

Si la violence du combat qui court dans les psaumes nous met mal à l'aise, c'est peut-être parce que ce combat n'a pas froid aux yeux et qu'il n'hésite pas à nous confronter à l'existence d'un mal radical, lequel traverse parfois jusqu'à nos cœurs ! Or, nommer le mal, c'est le débusquer, c'est le forcer à se montrer en pleine lumière, lui qui s'avance si souvent masqué. « Ils dissimulent avec soin leurs pièges »(Ps 64[63],6), « il se baisse, il se tapit, de tout son poids, il tombe sur le faible » (Ps 10,10), car « le pire du mal est de ne pas voir le mal », écrit Paul Beauchamp5. Dans la véhémence des protestations du psalmiste qui réclame l'anéantissement de son ennemi, il faut alors entendre sa haine du mal auquel celui-ci est en proie et qui, si nul n'y met le holà, va aller se multipliant comme dans la terrible prédiction de Lamech, jusqu'à soixante-dix-sept fois (Genèse 4,24) ! Dans les psaumes, la violence et la colère instillent inlassablement un fol espoir, celui d'un renversement de situation, où il sera fait barrage à l'engrenage de cette violence qui déchire l'univers. Il faut entendre le cri d'une prière : que le mal soit enfin vaincu, qu'il soit anéanti par la puissance d'un Bien absolu. On peut alors admirer comment Jean de la Croix6 su lire les versets qui sont sans doute les plus terribles du psautier, en mettant simplement une majuscule qui nomme ce Vainqueur : « Ô, Babylone misérable, heureux qui te revaudra les maux que tu nous valus ! Heureux qui saisira tes enfants pour les briser contre le Roc » (Ps 137[136],9). C'est lui, le Crucifié, la Pierre angulaire sur laquelle s'est définitivement brisé le mal. « C'est là l'œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux » (Ps 118[117],23). Puissance résurrectionnelle qu'il nous revient toujours de laisser se déployer, en notre monde, en chacune de nos vies !

1 Ernesto Cardenal, Vie perdue, L'Harmattan, 2008.
2 P. Casaldáliga, Je crois en la justice, Cerf, 1979.
3 Laudato sí, §§ 143-146 ; Querida Amazonia, §§ 9-16.
4 La Bible traduite par André Chouraqui, DDB, 1985.
5 P. Beauchamp, Testament biblique, Fayard, 2001, p. 44.
6 Œuvres complètes, romance X, DDB, 1967.