Parcourons, avec audace, l'ensemble de l'Ancien Testament en y explorant l'attention que se portent mutuellement le lecteur et Dieu. Première page de la Bible… première ligne… premiers mots… Le lecteur est invité à prêter attention au texte et à faire confiance en celui qui commence le récit, à savoir le narrateur anonyme (Gn 1, 1). C'est bien lui qui a le premier mot (« Au commencement… »), qui conduit l'action et s'apprête à introduire chacun des personnages parmi lesquels, le premier, Dieu. Ainsi, dans la Bible, les premiers à prêter attention sont conjointement le narrateur et le lecteur qui sont invités à se faire confiance, même si la suite entraîne le second dans un imaginaire qu'il sait distant de la réalité. C'est cette confiance mutuelle qui permet au personnage de Dieu d'entrer en scène. Autrement dit, sans cette complicité de départ entre le lecteur et le narrateur, Dieu ne pourrait pas exercer son attention sur le monde qu'il s'apprête à créer.

La première attention de Dieu concerne son propre agir : afin de devenir ce Créateur, il se doit de transformer le vent (Gn 1, 2), potentiellement dévastateur, en un élément maîtrisé qui donne souffle et qui, complémentairement à la voix, permet à la parole de s'exprimer et d'être l'unique élément créateur : « Dieu dit… » (Gn 1, 3). La deuxième attention de Dieu est axée sur la Création : de jour en jour, celle-ci est conçue dans le respect et la complémentarité d'éléments différents. Ainsi se crée une unité harmonieuse puisque la Création ne se confond pas avec une uniformité morbide. Certes, le récit n'a aucune prétention scientifique, même à l'époque de rédaction du texte, il est conçu pour persuader le lecteur que l'unité harmonieuse – qui reconnaît les différences sans chercher à les évincer – est possible. Car le lecteur, d'hier et d'aujourd'hui, mis à mal par son propre contexte de vie, pourrait en douter.

Retenue, Création et repos

Comme par inclusion avec la première attention, la troisième conduit Dieu à veiller sur lui-même, à prendre le temps de se reposer. Non pas en vue de ne rien faire mais de se reposer de l'œuvre qu'il avait faite et de se reposer en vue de rendre l'humain cocréateur. Autrement dit, cette attention fait courir à Dieu – qui prend du recul – le risque d'être rendu contournable. À l'humain désormais de prendre le relais, de faire attention au donné créé. Seulement, ce don ne devra jamais être considéré comme un dû, ce que le peuple d'Israël, à sa sortie du désert, à la fin de l'Exode, devra également respecter avant d'accéder à la Terre promise. Pour que ce don ne se transforme pas en dû, Dieu convertit son attention comme égard en attention comme obligeance, pour reprendre les deux significations du mot.

Le temps passe, les relations se risquent et les limites fixées par Dieu sont testées et même franchies. Aussi Dieu réagit, non en exerçant son omniscience hypothétique mais en posant une question : « Où es-tu ? » (Gn 3, 9) qu'on pourrait traduire par : « Où en es-tu ? » C'est vrai, finalement, depuis ce temps où Dieu a constitué l'humain autonome, qu'en est-il de sa vie, de ses relations, de ses découvertes, bref où en est-il ? La question, en étant si simple, risque paradoxalement d'être entendue par l'humain – et par le lecteur qui le suit – comme un reproche, comme une demande de justification. Mais pour qui l'humain prend-il Dieu ? Et, à nouveau, pour ne pas prêter le flanc à la méfiance, Dieu prolonge en posant deux nouvelles questions (Gn 3, 11). Seulement, l'humain se défend, perd pied, accuse, ce qui conduit Dieu à parier sur l'autre partenaire, la femme, et à s'adresser à elle en lui posant aussi une question, et elle de répondre en se disant victime d'un abus (Gn 3, 13).

Et c'est le fauteur de cet abus – de confiance, de vérité – qui est à présent visé par Dieu qui n'a pas à lui poser une question mais à affirmer et à justifier que l'abuseur – à savoir ici le serpent – sera maudit (Gn 3, 14-15) ; et parce que l'humain et la femme n'ont pas réussi à miser sur la confiance, Dieu leur édicte les conséquences de leur manque d'attention l'un à l'autre (Gn 3, 16-19). La parole tranchante de Dieu conclut-elle cette longue scène ? Non, le dernier mot revient au narrateur qui mentionne une action précise de Dieu. Celui-ci « fit pour l'humain et sa femme des tuniques de peau et il les habilla » (Gn 3, 21) : le jugement, devenu incontournable, est prolongé par une marque de bienveillance. Certes Dieu renvoie l'humain, mais c'est pour préserver le chemin de la vie (Gn 3, 23-24).

Sollicitude et mise en garde

À la génération suivante, Dieu fait de même avec Caïn : certes, il condamne le meurtrier mais ne l'enferme pas dans l'acte qu'il a commis (Gn 4). À nouveau, si on relit attentivement le récit, on a affaire à un Dieu qui mise sur la parole, pose des questions, relançant l'être humain dans la vie, lui qui éprouve tant de difficultés à faire confiance, en l'autre humain et en Dieu. Reste au lecteur lui-même à faire suffisamment confiance dans le processus pédagogique de Dieu et à ne pas se laisser trop vite tromper par l'image de Dieu entretenue par les personnages du récit. Comme il est tentant en effet, à la suite d'Adam et d'Ève, de réduire Dieu à une représentation unique et donc biaisée. Or, au long des écrits bibliques, le Seigneur ne cessera d'être un Dieu juste et bon, et il s'agit pour le lecteur de cheminer avec cette double identité apparemment peu conciliable : si Dieu n'était que juste, il en deviendrait dur ; et s'il n'était que bon, il en deviendrait mou.

Toutefois, l'attention de Dieu à l'égard de sa Création a ses limites. En effet, après le meurtre de Caïn et devant la violence qui détruit peu à peu la terre – parce que les humains ont choisi une autre voie que celle de l'harmonie, de la confiance et du respect de la différence –, Dieu semble à bout. Il choisit un autre chemin que celui de l'attention, à savoir l'élimination, poussant de la sorte la logique humaine de la violence à son terme. C'est le long épisode du Déluge (Gn 6 – 9). La seule concession divine consiste à préserver Noé (et les siens) en raison de son intégrité, ainsi que des couples d'animaux afin de repeupler la terre après le cataclysme. L'alliance – établie entre Dieu et Noé – conclut cet épisode : Dieu s'engage à la rendre indéfectible. Autrement dit, il demeure à jamais le Dieu de l'attention, terme désormais à comprendre doublement : autant comme une bienveillance, une sollicitude que comme une vigilance, une mise en garde.

Rétablir l'altérité

L'épisode de Babel conclut les récits mythiques de la Genèse. Babel, c'est la confusion entre l'unité – qui favorise la vie et son épanouissement – et l'uniformité – qui fait stagner l'humanité devenue univoque, formatée et fusionnelle. Il n'est nul besoin de prêter attention à l'autre lorsqu'il est si semblable à soi : en effet, lorsqu'on est semblable, on adopte le même point de vue, les mêmes initiatives (Gn 11, 1). Et l'échange se limite à un babillage ânonnant (Gn 11, 3). L'humain se crée ainsi un monde sans complémentarité, sans relief. Justement, le seul relief qui reste – le seul autre point de vue – est celui de Dieu. Aussi l'humain devenu indifférencié cherche-t-il à s'approprier l'espace de ce dernier, en édifiant une tour.

La violence de Babel est plus subtile que celle de Caïn ou du Déluge : c'est celle de l'uniformisation qui cherche à faire de la seule altérité restante, à savoir Dieu, un facteur concurrent et hostile. À l'autoritarisme humain répond l'autorité divine. Avec une subtilité qui manque à l'humain, Dieu est attentif à l'initiative commune : il descend – preuve que la construction n'est pas encore bien haute ! – pour voir la ville et la tour que les humains sont en train de bâtir (Gn 11, 5). Et son attention le conduit à les confondre, autrement dit à réinstaurer de la différence, de la complémentarité : « Qu'ils ne se comprennent plus » (Gn 11, 7). Le lecteur y percevrait spontanément un élément régressif, or c'est pour contrer le repli des humains à Babel que Dieu réagit, non pas en détruisant la ville et la tour, mais en instaurant la difficulté de se comprendre.

En effet, la communication est un labeur, une véritable tâche qui défie les habitants de Babel, eux qui pouvaient penser qu'il est facile pour l'humain de se comprendre, de s'écouter, de se parler. C'est seulement de cette façon que la vie pourra se déployer à nouveau.

Sortir de l'enfermement

La stratégie narrative déployée au long de ces épisodes consiste à interpeller le lecteur : à quel Dieu a-t-il affaire ? Si le narrateur introduit le nom de Dieu dès le premier verset biblique, il ne le présente pas, ne l'identifie pas, ne le caractérise pas : ce sera la tâche du lecteur et celui-ci aura à découvrir un Dieu et – grâce à l'alliance conclue – des êtres humains, qui ne se disent pas en un mot, ni en une seule fois. Pour cela, il est guidé par le narrateur qui l'aide à se faire une idée à la fois claire et nuancée du personnage divin. À quoi le Dieu ainsi mis en scène reste-t-il obstinément attentif ? À ce que l'humain, coresponsable de la Création, demeure libre et attentif à l'autre – minéral, végétal, animal et humain – qui partage avec lui la Création que nul ne peut s'approprier.

Au long du cheminement biblique, Dieu ne cessera de rappeler cette conviction, à partir d'un point de vue précis, celui de l'être fragilisé, vulnérable, souffrant, qui ne peut compter sur ses propres forces. C'est l'idée du manque qui est ici soulignée : manque de liberté, de justice, de responsabilité… Le lecteur le remarque tout particulièrement dans le récit dit « du Buisson ardent » où Dieu se fait connaître à Moïse (Ex 3).

Le contexte est celui d'une soumission : le peuple hébreu est esclave en Égypte et sa situation fait réagir Dieu qui interpelle Moïse. Le Seigneur se présente à lui comme un Dieu qui a vu la souffrance de son peuple, qui a entendu son cri, qui connaît ses angoisses (Ex 3, 7). Et c'est uniquement parce qu'il a vu, entendu et connu qu'il peut vouloir à présent libérer. Mais, dans ce but, il n'agit pas seul. Comme pour le récit de la Création, il désire que l'être humain soit le partenaire de cette libération, non pas à partir de sa force mais en reconnaissant ses propres fragilités : « Je ne sais pas parler », affirme Moïse en s'excusant auprès de Dieu (Ex 4, 10). Ainsi Dieu témoigne de son attention à l'égard de l'humain souffrant, non pour le libérer de sa souffrance mais pour faire sortir le peuple de ce que la souffrance a d'enfermant, de réducteur et autant dire que les signes de souffrance ne manqueront pas durant toute la pérégrination du peuple au désert.

Guetteurs jusqu'à l'excès

Dans la suite des écrits fondateurs, les prophètes ne cesseront de rappeler au peuple d'Israël que Dieu porte toute son attention sur lui, manifestement ou discrètement. L'image du guetteur convient tout particulièrement bien au prophète, avec ses trois dimensions : le prophète parle à l'extérieur et à l'intérieur des frontières tout en étant le porte-parole de Dieu qu'il lui arrive aussi d'interpeller. Le contexte sociopolitique rend le prophète attentif quant au côté sombre de chacun et de la société. Il désacralise le pouvoir, l'argent et le culte qui enferment Dieu dans une image étroite, parce que justement ces institutions ne rendent pas suffisamment attentifs au sort des plus démunis.

En dévoilant sans complaisance les dysfonctionnements et les conséquences qui s'ensuivent, le prophète empêche de penser en rond. Ses attentions dérangent profondément et ses annonces déstabilisent tous les statu quo de la société où il intervient. À vouloir remettre en question, à proposer des horizons nouveaux, à en appeler sans cesse à des exigences d'engagement, l'identité prophétique ne va-t-elle pas exaspérer les volontés, minant le socle indispensable à toute vie ? L'attention prophétique peut en effet, par son impatience, par son exaltation parfois, user et rendre difficile le goût de la vie.

Retrouver la saveur et l'espérance

Pour répondre à cet excès, la Sagesse – à la suite de la Torah et des Prophètes – intervient afin, justement, de rendre la vie goûteuse et d'exprimer ce qui, au contraire, ne parvient pas ou plus à la rendre savoureuse. L'attention du sage consiste à retrouver les chemins de l'espérance. À cet effet, il prend ses distances avec la réflexion religieuse dominante, en s'attachant à des questions qui se posent partout et tout le temps. La sagesse est aussi l'art de bien vivre, de faire échec à ce qui sème la mort ; elle est la recherche du bon sens, de la pondération. Il s'agit alors de discipliner sa parole, son attention, son désir, son agressivité, en étant guidé par la conviction qu'il existe un ordre des choses possible, fait d'harmonie et de justice.

Qui s'oppose au sage qui rend attentif ? L'insensé, l'arrogant, le sot ou, n'ayons pas peur du mot, l'imbécile. Lui estime que sa réponse est la bonne tandis que le sage ne cesse de s'interroger parce qu'il sait sa réponse limitée, il ne cesse de questionner parce que la réponse d'autrui peut toujours lui ouvrir de nouvelles perspectives. Les imbéciles n'apprécient pas le défi de la sagesse, de l'énigme car que fait une énigme sinon présenter un miroir dans lequel l'humain peut contempler son ignorance de la vie ? Que fait-elle d'autre que lui montrer que le sens, au fond, lui échappe ? Le but de la sagesse n'est pas d'humilier l'humain, mais de le mettre face à lui-même, à sa limite, à son non-savoir ; ce faisant, elle cherche aussi à le stimuler, elle l'incite à explorer les recoins de son savoir pour apprendre à vivre autrement les limites, à les découvrir comme le lieu où peut se libérer son inventivité, un nouveau savoir-faire, un autre savoir-vivre. Or les imbéciles n'aiment pas être mis devant leur faille, la limite de leur pouvoir, de leur savoir ; ils n'admettent pas que quelque chose leur échappe. Ruse et duplicité sont la violence des faibles, pouvant constituer d'intéressants antonymes à l'attention.

***

La notion de « limite » a introduit et conclu cette réflexion. Probablement apporte-t-elle de la modestie à l'attention que l'un désire accorder à l'autre. Dans le Nouveau Testament, elle pourrait illustrer subtilement la posture relationnelle de Jésus Christ, lui qui porte attention aux limites de notre humanité.