« Jésus, premier-né avant toute créature, éveille mes sens à la beauté de ton œuvre. » Beaucoup, aujourd'hui, admirent la Création. Leur regard remonte-t-il jusqu'à l'origine, au point de contempler, comme le suggère saint Ignace, comment tous les biens et tous les dons descendent d'en haut ? De même, cette voix que j'entends dans mon cœur et qui me dit : « Fais ceci, ne fais pas cela ! », ne porte-t-elle pas en elle-même la preuve de sa divine origine ? « Mon cœur, écrit John Henry Newman, s'y attache et l'aime comme si c'était une personne pleine d'amabilité que j'entends. En lui obéissant, je suis tout joyeux ; si je suis rebelle, je me sens triste. Il me semble que je contriste ou réjouis tout à tour un ami vénéré » (Callista, 1855).

Certes, à nos sens extérieurs qui nous ouvrent au monde correspondent nos sens intérieurs. Lorsqu'ils s'éveillent par quelque touche de la grâce, au cours d'une retraite par exemple, nous saisissons mieux l'annotation d'Ignace : « Ce n'est pas d'en savoir beaucoup qui rassasie et satisfait l'âme, mais de sentir et goûter les choses intérieurement. » Et pourtant, devant la beauté de la nature ou les appels du cœur, beaucoup restent de marbre, comme si les sens étaient anesthésiés par une atrophie de cette faculté de l'âme à se tourner vers l'intérieur. Trop d'images et de sollicitations, dans notre culture sécularisée, occupent leur attention.

C'est pourquoi saint Ignace, tirant sagesse de sa sortie du divertissement, propose des « exercices » pour développer les sens intérieurs de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du toucher et du goût, en les appliquant aux mystères de l'Évangile que l'on aura d'abord médités. Thérèse d'Avila en fit son profit, elle qui dénonçait le grand dommage pour la vie spirituelle de croire que c'est la raison qui commande à la volonté, comme s'il suffisait de bien méditer pour bien agir : « Ce n'est pas la raison qui commande, c'est l'amour ! C'est pourquoi, pour progresser, il ne s'agit pas de beaucoup penser, mais de beaucoup aimer. Et, ajoutait-elle, d'en accepter les renoncements. » Méditer, certes, mais pour sentir et goûter, puis désirer et demander la grâce d'obtenir la force de mettre en pratique ce que l'on désire et que l'on ne peut se donner à soi-même : « Combien plus votre Père donnera-t-il l'Esprit saint à ceux qui le lui demandent. »

Sentir les choses intérieurement, voilà ce qui nourrit l'âme. Mais l'intériorité humaine est si riche et profonde que nous n'en percevons habituellement qu'une maigre portion, qui se déploie à trois niveaux distincts, comparables aux trois ordres de Pascal.

• Le premier niveau, commun à tous, est celui de notre affectivité naturelle : chacun désire être en bonne santé, jouir de l'amitié des autres, ne pas redouter la pauvreté. C'est si naturel que les manques d'affection ou les sentiments d'exclusion peuvent provoquer des carences affectives graves.

• Le deuxième niveau est celui de notre conscience morale, notre sens des valeurs. L'admiration, le respect, la probité, la solidarité, comme aujourd'hui le soin de notre « Maison commune », sont des valeurs que l'on sent bien plus qu'on ne les pense. Certains sentent, d'autres non. Il s'agit là d'une sensibilité qui a besoin d'être éveillée et éduquée. Ce monde intérieur des valeurs engage notre liberté. Sentir, c'est consentir à plus grand que soi, c'est développer des attitudes qui sollicitent notre conscience sans la contraindre, et nous disposent à accueillir la parole de Dieu. Là se fait entendre la voix du Bon Berger, qui se fait reconnaître des insinuations du menteur.

• Le troisième niveau, le plus intime, que François de Sales compare au Saint des saints du temple de Jérusalem, est celui du sens spirituel proprement dit, qui nous fait goûter la force des Béatitudes évangéliques. C'est sentir et désirer ce que le Christ a choisi et préféré, vouloir se mettre à son école, pour apprendre de lui la douceur et l'humilité, le pardon des offenses et le service désintéressé. C'est accéder à un autre monde, celui du royaume de Dieu. Un pas que nous pouvons désirer faire, mais qui n'est pas en notre pouvoir. Il est l'objet de notre prière, puisque c'est Dieu lui-même qui répand son Esprit dans nos cœurs et nous porte au bien par ses motions. Ainsi le pas qu'ont franchi le père Christian de Chergé et ses compagnons cisterciens lorsqu'ils ont décidé de rester à Tibhirine, au risque de leur vie, par solidarité avec leurs amis algériens. Sans être appelés à une telle radicalité, beaucoup de chrétiens découvrent un jour ou l'autre qu'ils sont habités par l'Esprit du Christ, qui leur inspire de changer de trottoir pour prendre soin du blessé de la route, plutôt que de courir à leurs propres affaires. Ils y trouvent plus de bonheur qu'aux jours où abondent leurs vendanges et leurs moissons.

Saint François de Sales disait, en évoquant les philosophes de l'Antiquité, « qu'il y avait deux sortes d'extase, dont l'une nous élevait au-dessus de nous-mêmes, et l'autre nous ravalait au-dessous. Comme si l'homme, étant d'une nature moyenne entre l'ange et la bête, s'élevait jusqu'à sentir les réalités d'en haut en s'exerçant aux actions spirituelles, tandis qu'il s'enlisait dans une sensualité basse et terrestre en s'appliquant aux plaisirs des sens » (« Des affections de la volonté », Traité de l'Amour de Dieu, livre I, chapitre 5). Et saint Augustin, convaincu que notre cœur est fait pour Dieu (capax Dei), dit que toute la vie du vrai chrétien est un saint désir : « Telle est notre vie, nous exercer en désirant. Vide à fond ce qui doit être rempli ! Le bien doit remplir ton âme, déverse le mal ! Il faut la purifier à force de peiner, de frotter, pour la rendre apte à recevoir cette réalité mystérieuse. »

Jérôme Nadal, délégué de saint Ignace, disait qu'il avait une prière très privilégiée : « Et, en outre, en toutes choses, actions et conversations, comme s'il sentait et contemplait la présence de Dieu, il avait le goût des réalités spirituelles et il était contemplatif dans l'action même, ce qu'il avait coutume d'exprimer par ces mots : il faut trouver Dieu en toutes choses. »