La tectonique des halles de Guillaume Marie (Éditions Corti, 2026) évoque par son titre des couloirs et des déplacements mécaniques d'un métro à un autre. Le précédent livre de l'auteur, une magnifique vie de saint Benoît Labre (Je vais entrer dans un pays, Éditions Corti, 2024) montrait un homme forcené de marche et de dépouillement brûler ses attaches l'une après l'autre au feu invisible du désir de Dieu. Ce grand texte spirituel a été écrit, il faut le remarquer, depuis une absence de foi dans le Christ. C'est précisément cette écriture depuis un point de vue inaccessible au croyant qui m'a permis, je crois, de voir dans une clarté toute nouvelle la sainteté de Benoît Labre.
Ma lecture du nouveau livre de Guillaume Marie s'est naturellement enroulée autour de cette découverte initiale. J'ai vu, dans La tectonique des halles, l'ombre adoucie de l'intense nostalgie de l'amour divin qui brûlait saint Benoît Labre, comme le désir d'un lieu inaccessible. Ce livre explore un sentiment qui nous fait nous aussi marcher sans fin : la « nostalgie mensongère » du « chez-soi ». Ce lieu qui n'en est pas tout à fait un, qui est souvent le paradis perdu de l'enfance, nous échappe toujours mais nous ne renonçons pas à l'atteindre.
Ce petit livre aide à comprendre comment nous négocions notre rapport aux lieux, entre le plaisir d'« emprunter des chemins nouveaux » et celui de se sentir chez-soi, deux plaisirs élémentaires qui constituent deux pôles entre lesquels nos vies oscillent. Nous sommes des êtres toujours un peu perdus, parce que nous ne cessons de perdre et de retrouver des repères. L'auteur suggère que cet entre-deux où il est parfois difficile de se tenir est l'espace le plus riche qui soit, riche de paysages invisibles, de rêves et d'êtres disparus, mais riche aussi de création et de mystère – un espace, voudrais-je ajouter, qui est celui de la foi. Il n'y a pas de mot en français pour dire « le fait d'être perdu », nous dit Guillaume Marie : « perte », « perdition », « égarement », « confusion » portent tous une nuance trop particulière pour parler de cette dimension à la fois essentielle et banale de toute vie, qui a un rapport étroit avec la recherche du bonheur : « On entend souvent dire que le bonheur arrive quand la routine est rompue [...]. Il naît au contraire de l'habitude de voir les choses, du sentiment de chez-soi que cela procure de simplement passer plusieurs fois au même endroit. Dans mon cas, je crois bien que c'est cette impression de repère, et comment on la perd, qui me fait écrire. »
Guillaume Marie écrit ici – sur le mode prudent, incertain et ouvert à l'inconnu qui caractérise son livre – quelque chose qui me semble résonner fortement avec la vie spirituelle et en particulier avec la prière. « Passer plusieurs fois au même endroit » et s'y trouver comme à la maison : c'est une des joies de la prière régulière. Mais ne plus savoir où en est, alors même qu'on n'a pas quitté nos habitudes, se sentir dérouté, désorienté, perdu sur le chemin qui mène à l'amour, en est une dimension également fondamentale.
À la fin de son livre, Guillaume Marie, relisant ce qu'il est en train de faire, découvre que « ce autour de quoi [il] tourne ici a aussi à voir avec quelque chose comme la spiritualité ; et au fond pourquoi pas ». Quelle délicatesse au moment d'employer ce mot pourtant devenu si banal ! Comme s'il craignait de s'octroyer de façon injustifiée un terme dont il reconnaît le mystère. Cette Tectonique des halles me paraît pourtant bien, tout comme le petit récit de la vie de saint Benoît Labre, offrir un bâton solide à ceux qui avancent à tâtons dans la vie spirituelle.