Depuis ses premiers travaux sur la Province jésuite de Lyon aux XVIe et XVIIe siècles, et dans l'ensemble du parcours qui l'a conduit de l'histoire des collèges vers la théorie et la pratique des techniques spirituelles promues par la Compagnie de Jésus à l'époque moderne et aujourd'hui, Adrien Demoustier est profondément resté un historien. Un historien, c'est-à-dire, bien sûr, celui qui trace la voie d'une insertion des Exercices spirituels, comme acteur et comme éclaireur, au titre donc d'une sorte de discerneur de société, dans le monde moderne, un monde que la pratique différenciée des Exercices (une semaine seulement ou davantage, etc.) unifie et reclasse en même temps. Mais Demoustier est historien d'abord et surtout parce qu'il est contemporain : confronté aux Exercices, dans une interrogation obstinée de leur signification (comment les comprendre, mais aussi comment les interpréter, cette interprétation étant déjà elle-même une forme d'exercice), il renonce à vouloir retrouver un texte originel, à remonter du multiple vers l'un perdu. Il fait avec ce qui, aujourd'hui, pour nous, constitue ce texte : ses versions espagnoles et latines successives, mais pour nous simultanées, contemporaines les unes des autres dans le regard que nous portons sur elles. Plus profondément, il renonce aussi à poser la première source orale (les « exercices », comme on l'écrit dans les premières lettres jésuites) d'une écriture (les Exercices) ou, au contraire, la source textuelle d'une interlocution orale ; il réfléchit l'une avec l'autre, en historien, ces deux instances continuellement adossées l'une à l'autre et imbriquées l'une dans l'autre.
Mais Adrien Demoustier, pour la première fois je crois dans la longue et riche tradition des commentaires des Exercices, accède par la voie de cette rigueur historienne à la possibilité de penser l'écart permanent de la pratique des « exercices » par rapport au témoignage/projet du texte ignatien, et de penser cet écart comme un trait central. C'est par lui qu'est atteinte une compréhension profonde de la « composition de lieu », à laquelle il consacre de fortes pages, cette « composition » qui, au-delà de la lettre des Exercices, est « le lieu où le retraitant se trouve lui-même engagé », comme l'a écrit Maurice Giuliani, qui aurait certainement été le meilleur lecteur du grand livre de son compagnon.
Le même mouvement, là encore dans un émouvant relais de Giuliani, dont ce fut l'une des dernières méditations, conduit Adrien Demoustier à de très amples développements sur les « Mystères de la vie du Christ », ce supplément incandescent des Exercices, dans lequel non seulement celui qui fait les « exercices » est appelé à prendre la parole dans le prolongement et dans le souffle du récit évangélique, mais dans lequel aussi le texte ignatien réinvente celui de l'Ecriture, dans une transmission affranchie (ou encore libre) de toute exactitud...
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