La vie a toujours été une succession d’événements, mais jamais le changement n’a autant dominé nos existences. Nous aimons prendre nos vies en main, les imaginer, les forger, les reprendre comme l’artisan peaufine l’objet sur lequel il travaille pour lui donner la forme souhaitée. Plus que l’artisan, encore guidé par la reproduction d’un modèle à imiter, nous voici même dans le rôle de l’artiste, inventant la forme qui s’incarne sous ses yeux, se laissant guider par son inspiration. Nos vies sont devenues l’expression de nos individualités.
 
Dans Les Sources du moi, le philosophe canadien Charles Taylor a bien identifié l’« expressivisme » comme l’une des pierres angulaires de la culture moderne et l’une des sources de la subjectivité moderne : « L’expressivisme fournit la base d’une individuation nouvelle et plus pleine. C’est l’idée qui se développe à la fin du XVIIIe siècle que chaque individu est différent et original et que cette originalité détermine la façon dont il doit vivre. […] Les différences ne sont pas seulement des variations accessoires à l’intérieur d’une même nature humaine fondamentale […]. Elles impliquent plutôt l’idée que chacun d’entre nous doit suivre sa propre voie, elles imposent à chacun de se mesurer à sa propre originalité » 1. Les temps sont loin où, du berceau à la tombe, les existences se déroulaient dans l’imitation des Anciens et de leurs modèles. Car qui dit « expression » de soi, quête de son originalité et de sa différence propres, dit aussi tâtonnements, ajustements et crises, donnant parfois lieu à des changements radicaux. Tel est désormais le style de nos existences de Modernes. Dans nos sociétés, il n’y a pas que l’économie qui vive sous le signe de la crise. Les existences individuelles doivent aussi faire face, périodiquement, à des secousses sismiques et reconstruire après les éboulements. Et si, avec l’avènement de la modernité, l’ensemble des institutions politiques et sociales sont appelées à un effort de réforme permanent, les individus aussi sont engagés dans un travail sans fin sur eux-mêmes, habités par une quête d’authenticité qui les fait avancer par ajustements successifs.
 
1. Seuil, 1998, pp. 470-471.

Un geste moderne

C’est dans ce terreau moderne qu’il faut replacer l’éclosion de l’expression « refaire sa vie ». Celle-ci désigne des réalités diverses, même si c’est dans le domaine de la conjugalité qu’elle est d’abord utilisée. Elle signale une rupture, un bouleversement profond qui débouche sur un changement radical. Elle marque la reprise et la réorientation d’un itinéraire de vie qui s’était déjà engagé ou se croyait engagé dans une direction différente. Ne « refait » sa vie que celui qui pensait l’avoir « faite » et se voit contraint ou appelé par les circonstances (accident, abandon, rencontre…) à réenvisager les choses et à risquer de nouveaux choix. La lecture de cet article est réservée aux abonnés.