Nous aurions pu titrer notre dossier « N'est pas prophète qui veut ». Car nul ne peut se déclarer lui-même prophète. Et puis, il faut du temps, beaucoup de temps, pour reconnaître que les paroles et les gestes d'une personne se sont révélés prophétiques. Georges Bernanos écrivait : « Le prophète n'est vraiment prophète qu'après sa mort et, jusque-là, il n'est pas un homme très fréquentable. Je ne suis pas un prophète, mais il arrive que je voie ce que les autres voient comme moi, mais ne veulent pas voir. »

En effet, il est question de voir et d'entendre ce que nos yeux et nos oreilles se sont habitués à ne plus remarquer comme faux ou injuste. « Faire le métier de voir », écrit Johannes Herrmann. Le pape Léon XIV parle en ce sens de manière prophétique, appelant sans relâche depuis le jour de son élection à une paix « humble et persévérante » qui provient de Dieu. Lors de l'Angelus du dimanche 31 août 2025, il invitait encore à « [prier] Dieu de mettre fin à la pandémie des armes, grandes et petites, qui infecte notre monde ». Il a lié le geste à la parole en annonçant son premier voyage, en Turquie, pour célébrer le 1700e anniversaire du concile de Nicée, mais aussi très probablement au Liban, c'est-à-dire au cœur d'un Proche-Orient tant abîmé.

Les gestes ou paroles dites prophétiques ne sont évidemment pas réservés à ceux qui confessent le Christ. Nous avons cependant choisi de limiter notre dossier à un prophétisme qui s'inscrit et se renouvelle dans la tradition biblique. Le prophétisme s'y manifeste de manière très diverse, car l'Esprit de Dieu dépasse toujours notre histoire et la compréhension que nous en avons.

Le caractère exaltant ou dérangeant des voix prophétiques requiert de la part de celui qui écoute discernement et prudence, car la personne qui se sent appelée à parler fort dans l'Église ou la société le fait souvent sur une impulsion personnelle. Il s'agit alors, pour ceux qui l'écoutent, de vérifier son rapport à la tradition et aux règles de bon sens, de faire appel aussi à la prière personnelle et même à un accompagnateur spirituel pour établir son jugement. Trop de personnes ont été adulées par un groupe, voire par la hiérarchie de l'Église, alors qu'elles s'apparentaient bien davantage à des gourous ou à des prédateurs qu'à des prophètes inspirés par Dieu.

La figure prophétique ne se limite pas à des personnes singulières. Aujourd'hui, nous reconnaissons davantage une dimension prophétique dans la parole ou l'action d'un collectif, ou même d'une prise de conscience globale. Mais qu'il s'agisse de personnes, de mouvements ou de paroles, est prophétique ce qui est fidèle à Dieu : non pas tant la parole brillante et détonante, que l'humble témoignage de la vérité (Vincent Morch), l'expérience de la foi dans l'ordinaire des jours, l'épreuve du silence de Dieu (Anne Lécu). Le prophète est celui qui se met sur le chemin du Christ, ce qui le conduit à mener le plus souvent une vie cachée (Michel Kobik).

Plus difficile à comprendre peut-être est la vocation de chaque baptisé à être prophète, par son entrée dans la triple onction du Christ : prêtre, prophète et roi. Cette onction est appel et don pour proférer la parole de Dieu et la mettre en pratique en tout lieu de nos existences. Si elle n'est pas simple à comprendre, elle l'est encore moins à assumer vraiment, que l'on soit simple baptisé ou personne consacrée. Quoi qu'il en soit, l'élan prophétique nous porte tous vers le souci de la justice et de la paix, vers la recherche du bien commun (Étienne Grieu). Il est au service de la vie nouvelle proposée par le Seigneur ; et cela conduit bien souvent à mettre notre vie en jeu (Dominique Waymel). C'est le chemin des béatitudes, dans son âpreté, dans sa joie profonde aussi.