Vie de Claude et Marguerite de La Garaye, de Jean-Marie Gueullette, Cerf, 2026, 384 pages, 24,90 €.

Ce pourrait être une belle histoire moyenâgeuse, comme La légende de saint Julien l'Hospitalier contée par Gustave Flaubert, mais c'est une histoire vraie, en plein siècle des Lumières, solidement documentée par le père Jean-Marie Gueullette en vue de la béatification de Claude Toussaint Marot de La Garaye et de Marguerite-Marie de La Motte Piquet, son épouse.

Après dix ans de mariage, ce couple d'aristocrates bretons, qui ne pouvaient pas avoir d'enfants, décida, en 1710, d'un commun accord, de mettre tous leurs revenus, qui étaient considérables, et d'abord toute leur vie, du matin jusqu'au soir, au service de Dieu, c'est-à-dire des pauvres, et des plus pauvres parmi les pauvres : les malades qui n'avaient pas les moyens de se faire soigner. Leur domaine, situé à Taden, dans le diocèse de Saint-Malo, est transformé en hôpital, selon des normes d'asepsie étonnamment modernes. On comptait de quarante à cent lits (un malade par lit, ce qui était révolutionnaire), selon les époques. Le comte et la comtesse ne se contentent pas de servir la soupe et de présider les moments de prière : Toussaint, qui s'est formé à Paris, opère les cancers, pratique l'ouverture de la vessie « par le haut » pour en extraire les calculs, Marguerite opère les cataractes, les fistules lacrymales. Chirurgiens, les époux sont aussi infirmiers compétents et dévoués. Les soins et la pension étaient évidemment gratuits. L'hôpital s'autofinançait par la commercialisation des médicaments fabriqués par Toussaint et le fond de rentes peu à peu constitué par lui. L'entreprise dura aussi longtemps que les entrepreneurs, plus de quarante-cinq ans. Sa notoriété avait vite dépassé les frontières de la Bretagne pour atteindre la Cour et la sollicitude royale.

Il est passionnant de suivre la manière dont a pris corps cette mystique de la pauvreté, ce projet de sainteté dans le siècle. Aventure d'autant plus originale qu'elle fut vécue en couple, à la différence de celle de Jean de Bernières ou de Gaston de Renty, au siècle précédent. Comme le pape François aurait aimé canoniser Claude et Marguerite !

Daniel Minquois