« Place aux émotions » peut se lire de deux manières. La première nous enjoint de donner à nos émotions toute leur place, celle qu'elles occupent concrètement dans notre vie intérieure. Nous les cachons souvent par peur ou par pudeur, par éducation ou avec raison. Car jusqu'où leur faire confiance ? Ne sont-elles pas ambiguës, incertaines dans leur vérité ? Il en fut longtemps ainsi dans l'Histoire. Leur place, alors, n'est pas un espace construit par un état intérieur, comme celui des sentiments auxquels l'émotion donne leur intensité. C'est plutôt la marque d'une impulsion qui rythme le souffle irrépressible de la vie, qu'éveille ou réveille un événement, une rencontre, une sensation qui fait signe, chaque fois de manière inédite. Cela nous laisse en larmes ou en joie, sans voix devant la surprise, le souffle coupé par l'horreur ou la beauté, le corps reposé dans la paix ou plié de douleur, hors de lui de colère ou jubilant de joie. L'émotion est l'expression première du corps qui nous précède en tout. La vie nous saisit de l'intérieur et déborde jusqu'à prendre chair dans des paroles, des gestes et des relations qui la fécondent ou, au contraire, qui la détruisent. Les deux possibilités culminent en Jésus Christ, ému aux larmes devant la mort de son ami Lazare qu'il rappelle à la vie, et mis à mort par l'émotion meurtrière du peuple manipulée par ses chefs.

Mais « Place aux émotions », peut s'entendre aussi comme une place de marché où s'échangent commercialement toutes sortes d'émotions que l'on sait aujourd'hui produire à l'infini. Elles nous mettent en scène et traduisent l'intime en nous, mais elles le trahissent inévitablement aussi. Faire place aux émotions nous fait alors courir le risque d'être à la fois acteurs et victimes de la perversion et de la manipulation, celles dont Jésus est mort. Mais c'est aussi s'ouvrir à l'écoute et au discernement des mouvements intérieurs qui nous affectent. Ils portent notre vie personnelle et sociale au-delà de ce qui la menace et qui tend à en assécher mortellement l'abondance féconde. Comme une expérience de la résurrection dans notre histoire.

 

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