Des chemins japonais du Kumano Kodo aux diverses voies vers Compostelle, l'être humain contemporain semble éprouver le besoin de partir marcher, retrouvant là un geste ancestral s'inscrivant sur les chemins retrouvés des siècles passés. Des tenues traditionnelles asiatiques aux shorts plus occidentaux, chaque pèlerin fait la double expérience à la fois de ses limites corporelles et, en même temps, de ses formidables possibilités. Comme je l'ai lu plusieurs fois en guise d'encouragement le long de la via Francigena qui relie Canterbury à Rome : « Pas après pas, tu parcours un très long chemin. » De fait, si les soirées s'écrivent en autant de découvertes de muscles douloureux, la relecture à plus long terme nous fait nous émerveiller, presque incrédules : vraiment, j'ai réussi à parcourir tout cela !
Certes, le pèlerinage chrétien est en général orienté vers un haut lieu spirituel, auprès du tombeau de tel ou tel saint – et l'histoire des chemins fait que l'on croise des reliques tout au long du parcours qui attiraient les foules de pèlerins – mais la sagesse populaire a bien raison : ce n'est pas tant l'objectif qui compte que le chemin. Il est vrai que pèleriner donne avant tout d'apprendre à se connaître : tant sur le plan physique, donc, que sur le plan le plus intime. En effet, quand on marche, on ne peut pas tricher : on se dépouille de tout le superflu et on se retrouve essentiellement avec soi-même, qu'on marche seul ou en groupe. Évidemment, ces moments d'intériorité si rares dans notre monde surchargé ouvrent à la dimension spirituelle de notre existence et rares sont ceux qui, partis randonneurs ou sportifs, ne deviennent pas, au moins un brin, pèlerins. Car, assurément, au cœur de ces moments de découverte, alors que notre existence semble se limiter au sac que l'on porte sur le dos, on s'ouvre à plus grand et à plus intime à la fois : à celui que, comme chrétiens, nous appelons Dieu. C'est une forme de foi très incarnée qui entre par les pieds pour rejoindre le cœur et l'ouvre à la gratitude joyeuse de l'action de grâce : pas de grandes considérations, vu la fatigue, mais la simplicité heureuse d'un compagnonnage découvert au gré du chemin.
Cette démarche ne peut que résonner spécialement lors d'une année jubilaire ayant pour thème « pèlerins d'espérance » qui n'est pas sans nous rappeler le thème patristique de l'homo viator, de l'« homme en chemin », cette fois vers un but qui compte : Dieu. Or, en pèlerinage, on apprend des appuis essentiels : à habiter la création, à délaisser l'orgueil pour accepter les soutiens offerts, à accueillir la simplicité de la fraternité ou encore à être surpris par un paysage inattendu. Alors, certes, les montées arides et les descentes douloureuses ne manquent pas mais, même quand le départ est difficile le matin, l'espérance choisie et rechoisie chaque jour nous donne de nous lever, de faire un pas puis l'autre, malgré les courbatures, pour croire au but qui nous appelle.