« Rogations » : le mot porte la capacité de nous faire voyager dans le temps ! Et nous voici transportés dans des processions qui fleurent bon le temps jadis, autour des champs pour préparer les récoltes. Mais est-ce tant du passé que cela ? Des monastères ont maintenu cette pratique et, ici ou là, elle semble ressurgir : elle paraît donc avoir une forme d'actualité.

Tout d'abord, de quoi s'agit-il ? Le mot vient du latin rogare, « demander ». Dans la pratique, les rogations sont une forme de prière processionnelle, en général célébrées dans les trois jours qui précèdent l'Ascension ou autour des fameux saints de glace chers aux jardiniers. On écoute la parole de Dieu (qui parle si bien de la Création), on asperge, on chante la litanie des saints et, plus largement, on prie, pour les récoltes en particulier. Ces rites peuvent bien sûr sembler superstitieux, à la limite de la demande de protection magique, mais s'ils étaient à redécouvrir pour aujourd'hui dans notre contexte de crise écologique gravissime ?

Proposer ce genre de prière, c'est déjà rappeler combien la portée de nos oraisons n'est pas qu'humaine mais bien, en un sens, cosmique. C'est aussi pourquoi on y prie les saints : c'est tout le créé qui est appelé à rendre grâce à Dieu et, rappelons-le, « tout est lié », comme le scandait le pape François. Si la nature souffre, nous avons aussi à nous en préoccuper, a fortiori en tant que chrétiens : il nous appartient de prier avec et pour elle, pour « sœur notre mère la Terre », comme disait saint François d'Assise. Les rogations sont donc d'abord, aujourd'hui, un moyen de nous sensibiliser toujours plus à cette souffrance : y participer, c'est se dire « je suis concerné·e » et c'est aussi en témoigner autour de nous. Comme chrétiens, nous ne pouvons en effet être indifférents ou paraître l'être à ce que traverse toute la Création : de plus, c'est aussi très concrètement cette Création qui me nourrit, m'hydrate et me fait vivre, répondant à des besoins vitaux dont je ne saurais me passer. Je suis dépendant de cette terre qui m'est confiée. Ainsi, dans cette prière, c'est justement notre interdépendance qui est en jeu : somme toute, délaissant nos tentations de toute-puissance, nous prions pour la vie, pour la Création de laquelle Dieu nous a demandé d'être les gardiens.

En réalité, cette prière revêt une importance encore plus forte que cela aujourd'hui, alors que nous vivons en permanence entre les crises symptomatiques de la situation climatique dans laquelle nous nous trouvons, qui ne cesse chaque jour de se dégrader. Prier des rogations revient alors à nous tenir devant Dieu dans ce gouffre : lui confier nos pauvres actions mais rester dans l'espérance que Lui agit dans et pour ce qu'il a créé de bon, malgré tout, même si nous ne savons pas comment. C'est confier nos efforts et la terre, pour qu'elle porte du fruit, pour que « Dieu, source de tout bien, rende féconds nos travaux pour que nous soyons heureux de ses bienfaits, qu'il nous entoure de sa grâce et nous bénisse », comme le propose la bénédiction des rogations. C'est pourquoi les rogations ne sont pas un pèlerinage vers un passé révolu mais une manière d'avancer dans le temps qui est le nôtre, au pas de la Création, à la rencontre d'une terre qui attend notre soin, notre conversion et notre prière.