Tous les jours ou presque, Al Alvarez (1929-2019) va nager dans un des trois étangs de Hampstead Heath, près de Londres, où il fait profession de critique littéraire, de poète… et de joueur de poker. Quelles que soient la saison et la couleur du ciel, quel que soit son état de santé, qui n'est pas tous les jours brillant, il y rejoint d'autres adeptes de cette pratique toujours plus populaire outre-Manche : la nage en eau froide. Quand, au beau milieu de l'hiver, la température de l'eau passe en dessous des 5° C, quelques brasses relèvent de l'exploit. C'est précisément cela que cherche Alvarez : une rencontre quotidienne avec ses propres limites et l'exaltant sentiment de les franchir par la grâce de l'eau froide.
Il y a, dans ce « journal d'un nageur » (Nager sa vie, Journal d'un nageur, Métailié, 2025), une exquise poésie de l'étang, à la fois piquante et mélancolique, qui inscrit ce livre dans ce que l'on appelle l'écobiographie. Alvarez a noué sa vie à celle des habitants et alliés de ce coin miroitant de verdure : hérons, grues, nageurs et maîtres-nageurs, promeneurs, foulques, canards… Tous sont liés comme lui à ces étendues d'eau comme au lieu le plus nécessaire à leur existence.
« Une magnifique incantation à la vie », écrivit Philip Roth (1933-2018) au sujet du livre de celui qui fut son ami. Avec tout le respect que l'on doit à un si grand écrivain : certes, mais de quelle vie parlons-nous ? Alvarez lui-même est beaucoup plus précis sur la « vie » qui est pour lui en jeu dans ces plongées en eau froide. Pas une semaine ne passe sans que le journal n'évoque une « résurrection » : « impression d'avoir été lavé à la fontaine de vie », « je sens que j'ai retrouvé mon âme », « une fois dans l'eau, je suis sans douleur, souple et fort », « encore un don inespéré », « je n'ai jamais eu autant besoin de la bénédiction de l'eau fraîche ». Notons ici, pour ceux qui ne connaissent pas les vertus du bain glacé, que l'organisme réagit d'une façon spectaculaire à ce genre d'immersion. À la sortie d'un bain très froid, le sang qui s'est d'abord, sous le choc, réfugié dans les organes vitaux, reprend sa course dans tout le corps, de sorte que le baigneur se sent physiquement régénéré, rayonnant, même à l'extérieur, d'une vie nouvelle.
En remarquant que l'écrivain recourt avec constance au lexique du baptême, du salut et de la grâce – alors même que ce ne sont pas ses références spirituelles – pour décrire une expérience physique de « régénération », je risque quelques réflexions d'ordre littéraire (ou plus exactement sémantique) et peut-être spirituelles. Comment résonne en nous cet emploi de « notre » vocabulaire de la vie baptismale, neuve et jaillissante, lorsqu'il désigne des expériences qui ne sont pas celles des sacrements qui, eux, nous les promettent réellement ? Plus d'une œuvre littéraire (sans parler du langage courant !), en dehors de tout discours de foi, semble trouver dans les mots de l'expérience et de la foi chrétiennes les mots les plus justes, les plus appropriés, pour rendre compte du miracle sensible par lequel quelqu'un se sent arraché à sa condition de mortel. Cette rencontre par les mots au-delà de la foi m'apparaît comme une promesse, plus que comme un malentendu.
Il y a bien pourtant l'ombre d'un malentendu dans cette affaire de plongée réitérée du nageur dans l'étang, immersion dont l'âme ressort « rachetée » (selon les mots mêmes d'Alvarez). Qui peut prétendre que le baptême, dont nous croyons bien pourtant qu'il nous donne réellement une vie nouvelle, fait à celui qui le reçoit le même effet que celui qu'Alvarez éprouve dans l'étang ? Le baptême ne procure aucune sensation ; et c'est là, pourrait-on dire, toute la différence entre la littérature et la spiritualité…