Traduction française et préface de Pierre-Antoine Fabre, Lessius, 2023, 206 p., 24 €.

Il faut d'abord saluer l'entreprise : tenter d'embrasser « la pensée Certeau », telle qu'elle s'exprime dans son œuvre écrite, dans sa totalité, depuis les années Christus (1954-1967) jusqu'à son décès en 1986. Tenter de cerner dans un même regard le « théologien », qui s'est voulu jusqu'au bout chrétien jésuite, et l'historien virtuose, également compétent en sociologie, en ethnologie, en psychanalyse, en linguistique, en sémiologie. L'historien mexicain Alfonso Mendiola, familier de Certeau de longue date, n'a rien écarté, même s'il privilégie en Certeau l'historien et, parmi ses écrits, les trois œuvres majeures : L'écriture de l'histoire (1975), L'invention du quotidien (1980) et La fable mystique (1982).

Les deux premières étapes de cette « biographie intellectuelle » sont consacrées à « Michel de Certeau avant Certeau », pour reprendre l'expression de Claude Langlois, c'est-à-dire avant que Certeau ne devienne la coqueluche des médias à la suite de son analyse à chaud du joli mois de mai 1968 dans la revue Études. Le parallèle suggéré entre Michel de Certeau et François Roustang ne s'impose pas, car leurs personnalités étaient très différentes et leurs routes ont nettement divergé.

Le troisième chapitre aborde de front les questions fondamentales, celles de « l'épistémologie » élaborée et mise en œuvre par Certeau, à savoir l'ensemble des règles de pensée qu'il a été amené à formuler et ses dettes à l'égard des autorités dont il s'est inspiré, avec beaucoup de liberté le plus souvent, à commencer par sa dette envers Hegel. Mais, faute de prendre suffisamment de recul par rapport aux énoncés hégéliens ainsi qu'à ceux de Certeau, Mendiola jargonne un peu ici et risque de décourager l'honnête homme lecteur de Christus. Ainsi de l'usage du substantif « érotique ». Certeau y a bien eu recours, mais il n'est pas impossible qu'il ait alors cédé au démon d'une certaine préciosité universitaire. Il en résulte pour cet ouvrage un choix de sous-titre malheureux et regrettable.

S'il parvient à traverser les marigots qui occupent une vingtaine de pages, au début du chapitre, le lecteur sera pourtant bien récompensé de sa peine. Mendiola excelle à montrer comment, dans sa traversée magistrale et sa pratique des sciences humaines, Certeau n'a eu de cesse de suggérer, avec discrétion pour ne pas « décourager Billancourt », que leur discours ne boucle pas, qu'il ne peut pas boucler, qu'il y aura toujours du reste, de l'excès, de l'insu – de « l'autre », comme il dit. Appel à la modestie. Ainsi, pour Certeau, « la tâche de l'histoire aujourd'hui est de marquer symboliquement, dans sa confrontation avec le passé, les limites d'une rationalité universelle » (p. 153).

Comme le souligne dans sa préface Pierre-Antoine Fabre, traducteur parfois méritant, et surtout passeur éclairé et éclairant, « le discours de l'autre, c'est aussi l'ouverture à une épistémologie de la croyance dont Mendiola montre que la croyance dans des énoncés – le credo chrétien par exemple –, n'est qu'un aspect ou une fonction […]. Les savoirs font place à la croyance, comme manifestation de leurs limites ».