Des crises, la vie aventureuse de Charles de Foucauld (1858-1916) n'en a pas manqué. Mais celle de l'hiver 1907 tient une place à part, à cause de sa rudesse et de son intensité. D'un seul coup, Foucauld sombre dans une dépression, une sorte de béance existentielle, comme si le sol se dérobait sous ses pas. Doutes, angoisses et sentiment d'échec l'enténèbrent. Le missionnaire perd le cap et ses assurances. C'est la nuit. La mort est proche. Plus rien n'a de sens. Pourtant, c'est à l'issue de cette épreuve de l'ombre qu'il va devenir le « phare mystique » (Yves Congar) qui n'en finit pas d'éclairer nos pas, donnant raison à Victor Hugo dans les Contemplations : « Chaque homme dans sa nuit s'en va vers sa lumière. »

En attendant, le voici cloué au lit, dans son gourbi de Tamanrasset. Il y a deux ans qu'il a planté ses pénates dans ce coin du Hoggar. Ces années sahariennes l'ont exténué. Il est à vif et à vide. Le 20 janvier 1908, incapable de se lever, il croit que c'est la fin. À bout de forces, il note dans son journal : « Jésus, Marie, Joseph, je vous donne mon âme, mon esprit et ma vie1. » Il faut dire que le marabout ne s'est pas ménagé. Ses rares visiteurs ont tous été frappés par la frugalité de son mode de vie. Même si son beau sourire édenté rayonne, sa maigreur impressionne. « Ce saint homme mène la vie la plus antihygiénique », dira de lui un médecin2. Éclairé à la bougie, Charles travaille comme un forcené, jusqu'au surmenage, à ses études du touareg. Son régime est invraisemblable : ni viandes, ni légumes, ni crudités. Son repas : quelques dattes et un morceau de galette trempé dans du café noir. Pas besoin d'être nutritionniste pour deviner des carences abyssales. En décembre 1907, il tombe gravement malade. Il se sent faible, n'a plus d'appétit, n'arrive plus à dormir. L'ascèse l'a usé. Il est aussi victime d'une attaque de scorbut avec son cortège de maux de tête et d'évanouissements. « Je souffle comme un vieux cheval poussif », écrit-il à sa cousine.

Une vie stérile

À l'épuisement physique s'ajoute la solitude affective. Voilà plusieurs mois qu'il n'a plus reçu la moindre lettre de ses proches. Les nouvelles de Marie de Bondy, sa chère cousine, et de son accompagnateur spirituel, le père Henri Huvelin, les deux piliers de son existence, se font cruellement attendre. Dans ces heures de peine, il aurait tant besoin de leur affection. Il se sent abandonné, seul.

D'autant que, depuis onze mois, il n'a vu que deux Européens passer à son ermitage. Or, c'est de la présence de ces visiteurs que dépend la possibilité de dire la messe, la règle de l'Église voulant alors qu'un prêtre ne puisse célébrer sans la présence d'au moins un chrétien à ses côtés. Ce jeûne eucharistique lui coûte beaucoup. Pour la première fois depuis sa conversion, en 1886, il n'a pas pu célébrer Noël. On sent une douleur vive dans le mot qu'il expédie à sa cousine, la nuit de la Nativité 1907 : « Jusqu'à la dernière minute, j'ai espéré qu'il viendrait quelqu'un. »

Là-dessus sévit depuis deux ans une sécheresse terrible. C'est la famine. « Les chèvres sont aussi sèches que la terre, et les gens autant que les chèvres », écrit-il. Pour soulager ses voisins, le missionnaire a organisé ce que François-Henry Laperrine, le commandant des Oasis, appelait les « dînettes » du père : « Une fois par jour, tous les gosses de la région se réunissaient chez lui et mangeaient à leur faim3. » Mais, dans sa générosité sans limites, Charles a manqué de prévoyance : ses réserves de grains sont vides, il n'a plus rien à manger. Et puis il est déçu de constater que depuis qu'il leur a distribué toutes ses aumônes, les Touaregs ne viennent plus le voir…

Tous ces malheurs, joints à la maladie, le plongent dans une crise existentielle. Le doute le saisit. Il s'interroge sur le sens de sa présence là-bas. Fait-elle un peu de bien ? Sert-elle vraiment à quelque chose ? Qu'est-ce qu'il est venu faire dans ce désert ? Depuis deux ans, il n'a converti personne. Pire, sa présence semble susciter une poussée islamique : Moussa ag Amastan, l'amenokal des Touaregs, projette de faire construire une mosquée et d'islamiser la région. À 50 ans, Charles a le sentiment d'avoir tout raté. Sa vie lui semble stérile, inféconde, son œuvre un échec sur toute la ligne. Réduit à rien, impuissant, triste à en mourir, le cœur du missionnaire se brise.

Révélation de la nuit

Les mystiques et les artistes le savent : il y a un enseignement de la nuit, une liaison intime entre l'illumination et la ténèbre. « La nuit en sait plus que l'aurore », soutient Victor Hugo. Le peintre Pierre Soulages, lui, parle d'une « lumière secrète venue du noir ». Souvent, dans le silence nocturne, d'imperceptibles intuitions adviennent, comme si le dépouillement, l'obscurité, le vide murmuraient des secrets à l'oreille. Et si, dans sa traversée de l'opacité, Foucauld avait entrevu une lueur ? Sans doute n'a-t-il jamais mesuré la portée de son épreuve, mais j'aime croire que la crise qu'il a vécue n'était pas qu'une crise personnelle, qu'elle avait une dimension ecclésiale. Un peu comme si, durant ce rude hiver 1907-1908, il avait vécu à l'intime, dans ses entrailles, l'effondrement de tout un paysage religieux : une certaine conception de la mission, un style d'Église, un visage de Dieu. La nuit de Foucauld serait alors la nuit d'un certain christianisme, celle dans laquelle nous sommes encore plongés, marquée par la perte de tant de certitudes métaphysiques et religieuses. D'un seul coup, des pans entiers d'un édifice millénaire qui semblait aller de soi tombent en ruines. Un clivage se produit entre le langage, les représentations et les choses, comme si les mots de la foi ne collaient plus à ce qu'on vit. Tout est à redire, à revoir. Un monde meurt, un autre se cherche. Foucauld est touché par le scorbut, mais c'est peut-être d'abord par ce séisme qu'il est atteint dans la chair.

Un nouveau paradigme missionnaire

À l'époque de Charles, on croit qu'en dehors de l'Église, il n'y a « pas de salut ». Le but de la mission est d'implanter des chrétientés, de recruter des adeptes, de faire grossir les statistiques. Sauf qu'à Tamanrasset, le marabout constate l'épuisement de ce modèle. Il n'arrive à baptiser personne et découvre que les Touaregs ont leur passé, leur culture, leur religion. Aussi ardente soit-elle, sa prédication reste un produit d'importation qui ne les atteint pas en profondeur. Tout son bagage spirituel et missionnaire reste inopérant, extérieur à leur vie. L'échec de Charles est celui d'une approche de la mission et pose cette question d'actualité : comment annoncer l'Évangile dans une époque postcoloniale, et dans un nouvel âge de la conscience marqué par le pluralisme des cultures et des religions ? Charles n'a pas l'outillage théologique pour penser ce qu'il vit mais, à partir de janvier 1908 et jusqu'à sa mort, il va esquisser un nouveau paradigme missionnaire adapté à ces temps de postchrétienté.

Jusqu'alors, il se voyait en sauveur, apportant l'Évangile et le progrès. Mais, durant l'hiver 1907-1908, la situation s'inverse, ce sont les Touaregs qui le sauvent. Conformément aux lois de l'hospitalité nomade, ils vont récolter pour lui le lait de chèvre dont ils auraient eu besoin pour leurs propres enfants. Il faut imaginer l'ancien officier impérieux biberonné comme un bébé par ses hôtes ! Son impuissance l'a fait chuter de son piédestal de supériorité. Désormais, il n'a plus rien, ne peut plus rien. Il découvre la rude condition du disciple du Nazaréen : avoir les mains vides. Il prend conscience que, jusqu'ici, il était trop riche. Sa maison était toujours pleine de choses à donner. Il avait la vérité de la foi, de la civilisation. Finalement, il ne s'intéressait pas à ses hôtes. À partir de là, il va commencer à entrer en relation avec eux, ce qui suppose la réciprocité. L'amour n'est-il pas un échange, une « communication mutuelle4 » consistant autant à recevoir qu'à donner ?

C'est alors qu'il abandonne aussi toute idée de conquête des âmes. Dans l'annonce de la foi, prêche-t-il désormais, il faut « bannir l'esprit militant5 », ne forcer aucune conscience. Le géographe Émile-Félix Gautier se souvient : « En quinze ans de Sahara, il n'a pas fait une seule conversion. Il n'avait pas du tout le souci du prosélytisme6. » À tous ceux qui veulent le rejoindre, Charles répète qu'il ne faut surtout pas « parler dogme à la population » mais se faire « l'ami de tous », et fixe son programme : « Amour, amour, bonté, bonté7. » Il pense qu'il y a une haute voix des actes, que ce sont les gestes qui parlent. Il veut crier l'Évangile par sa vie8. Il appelle cela « l'apostolat de la bonté » : être présent, doux, affectueux, manifester de l'amitié dans les petites choses, « avoir cette tendre délicatesse qui entre dans les détails9 ». Bien avant les papes Benoît XVI et François, il croit que l'Évangile grandit non par prosélytisme mais par attraction.

Le style chrétien

La crise de l'hiver 1907-1908 signe aussi la fin du surhomme et d'une spiritualité ascétique, que Nietzsche, contemporain de Foucauld, critiquera à juste titre comme une négation du vouloir-vivre. Jusqu'alors, Charles avait complètement négligé son corps. Il pensait que c'est par le mépris de celui-ci et l'intensité de son abjection qu'il allait progresser dans la vie spirituelle, oubliant que le culte de l'ascèse est souvent un culte du moi. À partir de janvier, il se détache de cette quête de perfection et entre peu à peu dans cette démarche d'humilité qui consiste à souscrire aux obligations de son corps, à manger et à dormir comme tout le monde. Pour se refaire la cerise, il écrit à Laperrine de lui envoyer d'urgence du lait concentré, des conserves, un peu de vin et une boîte de chocolats van Houtten. Sa vie ne sera plus désormais qu'un long consentement à son humanité. Longtemps, il a cru que, pour rencontrer Dieu, il fallait se détacher du créé, de la matière, s'angéliser. D'un côté, se trouvaient les choses pures et spirituelles ; de l'autre, les choses impures et profanes. Mais le Dieu de Jésus Christ, en prenant chair, nous a libérés de ce schéma. Désormais, il ne reste plus rien de profane. La réalité du monde n'est plus un écran : elle est un écrin à la présence divine. Nous ne sommes plus exilés dans la matière, car la matière est habitée par Dieu. « Chercher et trouver Dieu en toutes choses », dans le charnel, le quotidien, l'ordinaire des jours, les choses banales et prosaïques, le visage des autres, voilà à quoi nous sommes, dès lors, appelés. À une théologie du détachement succède une spiritualité de l'attachement : s'engager dans le monde, aimer, se lier, fraterniser, avoir un regard capable de déceler la beauté des êtres et des choses. La conversion foucauldienne de 1908 dessine ainsi une nouvelle manière d'être chrétien : une Église pauvre, dépouillée de toute puissance, qui n'est pas d'abord là pour convertir, mais pour offrir une présence d'amitié gratuite, se mettre au service de la liberté des gens, être pour eux des compagnons d'humanité, des éveilleurs de sens et des sourciers, leur révélant ce qu'ils ont de beau et de grand.

Les sentiers de la nuit

Même si les autres religions relevaient alors d'une « théologie des infidèles », Foucauld désirait « que tous les humains aillent au ciel » et osait affirmer, à propos des Touaregs musulmans : « Je suis certain que le Bon Dieu accueillera au ciel ceux qui furent bons et honnêtes sans qu'ils soient catholiques romains10. » Cette audace théologique, étonnante en son temps, on aimerait que les chrétiens s'en inspirent pour dessiner les contours d'une Église moins tentée par l'infaillibilité, une Église qui cherche, qui doute, qui n'a pas réponse à tout et n'a pas peur de s'aventurer dans les sentiers de la nuit. Dieu n'est-il pas l'Ineffable, l'Incompréhensible, l'Inconnu, au-delà de tout, y compris des rituels, des formules, des Églises ?

Pour Foucauld, le mois de janvier 1908 s'achève comme une résurrection. Enfin, une lettre de sa cousine arrive. Le malade reprend des forces. Le 31, il apprend par Laperrine qu'il a obtenu du pape l'autorisation de célébrer la messe sans assistant. C'est la joie ! En février, il reprend ses traductions, mais dans des proportions raisonnables, à mi-temps. Puis, début mars, deux chameaux lui apportent le ravitaillement tant espéré. Dans ses lettres, on sent une pesanteur qui tombe, une vitalité, un élan. Manifestement, cette crise a été un passage. Charles revit. Pour autant, il ne faut pas imaginer que le reste de son existence sera un chemin recouvert de roses. Il n'y a pas de vies faciles. Dans l'existence chrétienne, la nuit se change en lumière, mais sans jamais cesser d'être la nuit. Splendeur de la vérité, titrait un pape au siècle dernier, comme si la suite du Christ était une illumination permanente, un feu d'artifice, alors que le régime ordinaire de la foi relève du clair-obscur. Le plus souvent, jour et nuit ne se succèdent pas, ils sont contemporains. Toute révélation exige un voilement. C'est pourquoi il ne faut pas avoir peur d'affronter la nuit, de s'y enfoncer avec confiance, éclairé à la lueur de l'Évangile, cette petite lumière pour nos pas.

Conseil de lecture :

Antoine Chatelard, Charles de Foucauld, Le chemin vers Tamanrasset, Karthala, 2003.

1 Charles de Foucauld, Carnets de Tamanrasset, 1905-1916, Nouvelle cité, 1986, p. 87.

2 Pierre Bonnette, L'œuvre des médecins sahariens, La médecine internationale, 1935, p. 135.

3 François-Henry Laperrine, « Les étapes de la conversion d'un houzard », Revue de cavalerie, 1913, p. 365.

4 Expression d'Ignace de Loyola dans « Contemplation pour obtenir l'amour », Exercices spirituels, § 231.

5 Lettre à Joseph Hours du 3 mai 1912, dans Charles de Foucauld, Correspondances lyonnaises (1904-1916), Karthala, 2005, p. 92.

6 Émile-Félix Gautier, « Deux Algériens », La revue de Paris, 1919, p. 292.

7 Lettre à Joseph Hours, 9 janvier 1912, op. cit., p. 89.

8 « Toute notre vie, si muette qu'elle soit, doit être une prédication de l'Évangile par l'exemple » (Œuvres spirituelles, Seuil, 1958, p. 395).

9 Charles de Foucauld, La bonté de Dieu, Nouvelle Cité, 1996, p. 124.

10 P. Bonnette, op. cit., p. 96.