Comment ne pas songer en s'embarquant dans cette somme à la phrase de Balzac dans Louis Lambert : « Quel beau livre ne composerait-on pas en racontant la vie et l'aventure d'un mot ? » Le terme « mystique », dont l'historien Dominique Poirel retrace l'épopée, appartient à ces « mots brouillards » tellement saturés de discours que leur sens est devenu vague, insaisissable. Il se distingue par sa signification glissante. Tout le monde l'emploie, personne ne le définit. Au fil des siècles, il a désigné à la fois tout et son contraire : une pathologie du sentiment religieux et un état qui libérait les plus hautes virtualités de l'homme, le privilège de quelques virtuoses de la sainteté et la vocation normale d'une vie spirituelle. Pour certains, la mystique se manifestait par des phénomènes extraordinaires et étranges alors que d'autres considéraient que le critère authentique pour vérifier une expérience mystique était la liberté par rapport à ses passions et la charité en acte dans le quotidien banal.
L'un des grands mérites de ce livre humble et précis est de mettre de l'ordre dans ce chaos. L'ambition de son auteur est de suivre, au plus près des textes, les principales évolutions du terme, de repérer les moments de glissements et d'inflexions de sens, d'en proposer une périodisation claire. Impossible de résumer ici les grandes lignes de cette aventure sémantique. Mais on est frappé à la lecture de cet ouvrage, destiné à devenir un classique, par l'extraordinaire fortune de ce mot, dont on annonce sans arrêt le crépuscule, mais qui ne cesse de renaître sous des sens nouveaux, d'envahir les discours, de se reconfigurer autrement. À cette floraison incessante, Poirel hasarde une explication : si le sens du mot varie tant, c'est que chaque culture l'investit de ses aspirations et de ses hantises. La mystique est une fonction culturelle plus qu'un contenu notionnel : elle sert à désigner le refoulé, l'impensé, le négatif, le manque fondamental qui tenaille secrètement chaque époque.