Écrivant des admonestations sévères aux fidèles de Corinthe, l'apôtre Paul se défend de vouloir les humilier : il ne fait que leur donner des avertissements « comme à ses enfants bien-aimés ». En effet, poursuit-il, « auriez-vous des milliers de pédagogues en Christ, vous n'avez pas plusieurs pères : car c'est moi qui vous ai engendrés en Christ Jésus par l'Évangile » {1 Co 4,14-15). Là est l'origine du nom « Pères de l'Église », dont nous étudierons la signification et la fonction. Précisons d'abord le sens qu'il reçoit du contexte. Paul a appris que les chrétiens de cette communauté sont divisés en factions et se réclament, les uns des ministres qui les ont baptisés, les autres des docteurs qui les ont instruits ; moi, leur dit-il, je ne vous ai pas baptisés, je n'ai pas été envoyé pour cela, mais pour évangéliser, je n'ai pas non plus cherché à vous enseigner des doctrines savantes : rien d'autre que le « langage de la croix » (1,14-18) ; je me suis contenté de « planter », de « poser le fondement » sur lequel votre foi reposera solidement, afin que vous apparteniez au Christ et que son Esprit habite en vous (3,8-16). L'Apôtre ne revendique donc pas une paternité d'ordre sacramentel, ni hiérarchique, ni intellectuel ou théorique, mais de l'ordre de la foi, ou purement évangélique, qui consiste à communiquer la vraie « pensée de Christ » (2,16), et ainsi à faire naître le croyant à la vie selon l'Esprit du Christ et en lui. Sur cette base, nous chercherons quelle sorte de paternité a été reconnue à ceux qui ont été appelés « Pères de l'Église », et de quelle manière nous pouvons l'honorer aujourd'hui, nous qui moissonnons les fruits de ce qu'ils ont « planté » jadis dans l'Église.

Au temps des plantations


Qu'ont-ils donc « planté » ? Nous pouvons répondre : d'abord l'intelligence des fondements de la foi, puis les rudiments du langage qui permet de la communiquer au monde. L'appellation « Pères de l'Église » recouvre une période naturellement ancienne et relativement restreinte de l'histoire de l'Église, dont les limites précises sont impossibles à fixer. Elle commence à être invoquée comme règle de foi au début des grands débats sur la sainte Trinité (1er concile œcuménique : Nicée, 325), elle est définitivement consacrée comme autorité normative du discours théologique quand s'achève la formulation officielle de la doctrine sur le Christ (VIe concile œcuménique : Constantinople III, 681) ; mais, entre ces deux termes (approximatifs), sa signification et son fonctionnement diffèrent : elle désigne au point de départ une tradition essentiellement orale et quasi anonyme, une « nuée de témoins », et sert à authentifier ce qui a été confié au « dépôt » de la foi, puis elle en vient peu à peu à désigner un répertoire d'écrivains « illustres », de docteurs unanimement « reconnus », et sert alors à fixer le langage compétent dans lequel la foi doit s'exprimer pour être correctement et identiquement comprise dans t...
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