Les prophètes sont dans l'urgence. Ils n'ont pas le temps de s'exprimer au moyen de récits, de méditations ou de concepts. Comment alors rendre compte de ce qui se bouscule dans leur tête autrement que par la poésie, par associations d'idées, d'images et de sonorités, suivant la logique des songes ou des rêves éveillés ? Il peut en aller de même pour les poètes. Sans se le proposer la plupart du temps, certains parviennent, ne fût-ce qu'un instant, à dire ce qui se passe, ce qui ne passe pas, ce qui nous dépasse et ce qui passe outre. Ce sont alors des « passants considérables », selon la définition que Mallarmé donnait de Rimbaud.

Dire ce qui se passe

Est prophète qui a la capacité d'exprimer ce qui est en train de se passer et que personne ne peut ou ne veut voir. En d'autres termes, quiconque ne dit pas avec exactitude, justesse, ce qui se passe se rend incapable de poser un jugement fiable sur le perceptible et a fortiori sur l'« imperceptible ». Jacques Réda (1929-2024) a toujours considéré avec un soin extrême ces moments où l'univers le mettait en présence de l'inconnu au sein du déjà-vu. La scène se déroule dans un vaste parc sur l'île Saint-Germain au milieu de la Seine, au sud de Paris :

Les ombres des passants s'allongent à vue d'œil,
Marquant l'heure cosmique en travers des pelouses.
Aussi chaque brin d'herbe a son ombre qui bouge
Comme l'aiguille d'un très sensible appareil.
Mais d'en haut, au sommet du large monticule,
Cette agitation demeure imperceptible. Un