Le progrès de notre vie spirituelle exige à la fois l'attention aux attraits de l'Esprit saint et la lucidité en face des tentations qui paralysent ou corrompent les élans les plus généreux. En ce monde où l'ivraie est toujours mêlée au bon grain, il n'y a pas de soumission à l'Esprit qui ne comporte aussi une lutte contre la présence agissante du mal.
Nous pouvons cependant envisager sous un aspect plus positif le progrès de l'« homme nouveau » qui, né de l'Esprit, ne doit jamais cesser de croître et de s'achever dans l'Esprit. Saint Ignace lui-même, si attentif au « discernement des esprits bons et mauvais », semble plus d'une fois laisser entendre que la vie spirituelle doit conduire à une attitude plus profonde encore1 : à côté du conflit entre le bien et le mal, il importe de découvrir peu à peu que le bien lui-même, c'est-à-dire la grâce de Dieu, agit en chacun de nous d'une manière qui lui est propre : il faut savoir « discerner » cette action, reconnaître en quel sens elle s'exerce, s'offrir à ses impulsions. À aucun moment ne cessera la lutte entre la lumière et les ténèbres, mais l'accueil paisible de la lumière assure déjà une victoire plus définitive qu'on n'en pourrait attendre de la lutte la plus tendue.
C'est de cette expérience positive que nous voudrions parler dans cet article. Les consolations et désolations constituent ces « motions » dont saint Ignace parle si souvent, signes de la présence vivante de l'Esprit saint dans l'âme : les ressentir, les interpréter et les suivre, cela relève d'une fidélité spirituelle dont dépend finalement la sainteté de celui qui veut vivre uniquement afin que Dieu se serve de lui pour l'avènement de son Royaume.
La docilité à l'Esprit agissant dans nos âmes fait partie de l'enseignement le plus traditionnel des saints. Mais cet enseignement ne nous parvient guère qu'au travers de leur propre témoignage. C'est pourquoi, pour mieux comprendre la pensée exacte de saint Ignace, il est bon d'en revenir à son expérience spirituelle et en particulier à cette expérience qui, aux jours de Loyola, orienta définitivement sa vie.
Elle se déroule comme en trois temps2. Dans l'âme du chevalier convalescent s'affrontent d'abord les pensées mondaines où se complaisent ses désirs humains, ses ambitions, son goût pour les prouesses guerrières ou sentimentales, et les pensées spirituelles que lui suggèrent ses lectures de la vie du Christ et de l'histoire des saints. Ces pensées s'accompagnent de sentiments intérieurs dont la nouveauté contraste avec le calme sans histoire de son âme d'autrefois3. Sensibilité à un monde intérieur sur lequel, en un second temps, il se « met à réfléchir » : le fait d'une telle diversité de pensées et de sentiments, la conscience qu'il en prend, la connaissance où il parvient de leur origine spirituelle et de leur sens, « telles furent les premières réflexions qu'il fit dans les choses de Dieu » : déjà, le chevalier est devenu pèlerin décidé à imiter la pénitence des saints et à partir pour Jérusalem. « Saints désirs », certes, mais qui ne paraissent pas suffire à la stabilité et à la profondeur du retour à Dieu ; voici qu'en un troisième temps ces désirs se trouvent « confirmés4 » par une grâce extraordinaire : « une vision de Notre Dame et du Saint Enfant Jésus » lui assure à la fois une consolation d'une intensité exceptionnelle et un dégoût « des choses de la chair » qui va lui permettre d'en vaincre désormais les tentations, pour lui si dangereuses. Alors, seulement, il peut parler du « changement qui s'était opéré intérieurement dans son âme » : sa conversion a reçu le sceau qui laisse l'âme forte et sûre d'elle-même parce qu'elle est en réalité sûre de la grâce de Dieu.
Ainsi l'âme a éprouvé, a discerné et a été enfin confirmée par la grâce. Ce rythme spirituel, infiniment souple et nuancé, sera caractéristique de l'expérience ignatienne, telle qu'elle nous apparaît dans sa vie, dans son œuvre, dans sa direction spirituelle. Le premier temps s'exprimera le plus souvent par le mot « sentir » : il s'agit d'éprouver en soi « les connaissances intérieures, les consolations et les inspirations divines » (ES 213) qui ne trouvent pas en nous leur origine ni leur cause mais qui sont le fruit de l'Esprit saint. Le second temps consiste à « discerner », par une réflexion que la grâce éclaire sans la suppléer, la valeur spirituelle de ces « motions » par lesquelles Dieu agit dans l'âme et à leur apporter une totale adhésion. Enfin, la « confirmation » est un don suprême de Dieu qui garantit lui-même la décision prise et donne à l'âme la certitude et la lumière dont elle a besoin pour des entreprises qui ne soient pas médiocres. Le secret et l'efficacité de la spiritualité de saint Ignace résident peut-être en cette manière de ramener les âmes à la pleine conscience de l'Esprit, qui agit en elles, et de les conduire ainsi à une décision de sainteté pour laquelle, plutôt que d'héroïsme, elles ont besoin de soumission parfaite à une volonté transcendante qui les « meut » au-dedans d'elles-mêmes.
Le premier stade, disions-nous, consiste à sentir intérieurement, comme une grâce étrangère à notre propre sensibilité, les « motions » de l'Esprit saint. Saint Ignace suppose ordinairement que ces motions seront nombreuses ; il invite à s'y prêter, à les demander au début de l'oraison, à les recueillir à la fin comme le fruit normal de l'effort spirituel fourni. Il multiplie les mots qui manifestent les diverses répercussions dans l'âme des « consolations » (ferveur, goût, joie, suavité, douceur, paix, etc.). Dans les Exercices spirituels (ES), il insiste, d'une manière qui a déconcerté plus d'un commentateur, sur la nécessité de « sentir la connaissance intérieure de nos péchés » (ES 63), de « sentir ce qui est davantage à la gloire de Dieu » (ES 179) et même de « sentir que l'amour porté à un objet vient de l'amour de Dieu » (ES 184). Que le mot espagnol puisse avoir plus d'une fois un sens affaibli, la chose est certaine (cf. ES 10, 27, etc.). Mais il reste que nous serions infidèles en transposant (comme il arrive) en termes de conviction, de réflexion ou d'intelligence, ce qui relève clairement pour saint Ignace de l'expérience, intérieure à nous-mêmes, d'une action divine éprouvée et acceptée.
On n'accède pas encore à la pleine vie spirituelle du fait qu'on obéit, qu'on pratique la vertu, qu'on s'exerce à la charité, mais seulement lorsque la conscience s'offre à la « motion » qui, venue de Dieu, la porte aux attitudes que l'Esprit saint lui-même inspire. Jusque dans la prière, il faut savoir parler à Dieu « selon ce que l'on sent en soi » (ES 109).
Celui qui se soumet à la pédagogie des Exercices portera une extrême attention à ces touches plus ou moins répétées, plus ou moins certaines, plus ou moins décisives. Il n'en aura ni étonnement ni inquiétude. Éprouvant les sentiments venus de Dieu, il se familiarisera lentement avec les réalités intérieures. Il apprendra à les reconnaître en lui. Il laissera s'élargir, dans sa prière comme dans son action, des mouvements perpétuellement divers, de crainte ou d'amour, d'humilité ou de confiance, d'ardeur ou de paix. Sa fidélité se tournera peu à peu en une soumission de plus en plus admirative et aimée pour Celui qui, vivant en lui, lui communique la richesse infinie de Dieu même.
C'est ainsi que l'homme spirituel est, dans son effort spirituel même, un vivant, qui participe à la plénitude de Dieu. Sa vie intérieure n'a rien de la fausse stabilité qui fige et durcit comme la mort : elle est au contraire une histoire extrêmement variée, marquée d'événements divins, qui lui impose un rythme dont il ne peut régler lui-même la loi. À celui qui a commencé d'éprouver de tels effets de l'Esprit, il ne suffit plus d'une générosité tendue et mercenaire : devenu le familier de la vie divine, il se soumet, dans une attention heureuse, aux « motions » qui transforment sa prière en un véritable dialogue et son action en un service alerte où la peine est absorbée dans l'amour.
Certains interprètes de saint Ignace, craignant les équivoques ou les malentendus possibles, ont été portés à détourner parfois les âmes d'une telle voie spirituelle. Il faut reconnaître en effet qu'il est facile de confondre les « sentiments spirituels » (ES 62), qui sont purs dons de l'Esprit5, avec les manifestations sensibles dues aux lois d'une psychologie purement humaine6. Malgré le risque des illusions, il est pourtant nécessaire d'orienter même les débutants vers cette docilité à l'Esprit. Outre qu'elle suppose une abnégation et une purification de soi toujours plus exigeantes, elle est le moyen assuré de s'ouvrir aux grâces les plus hautes et, à la limite, aux grâces proprement mystiques. Il est certain, en tout cas, que saint Ignace ne nous demande jamais de refuser ces motions que l'Esprit saint nous fait sentir. Quand elles disparaissent, l'attitude doit être de patience et de courage, afin d'« attendre dans la patience la consolation du Seigneur7 ». Épreuve passagère, permise par Dieu, mais dont il faut espérer la fin, souhaitant ardemment que revienne « l'Esprit du Seigneur ou la dévotion8 », – cette dévotion que saint Ignace nous fait une règle de rechercher en tout, dans l'oraison comme dans l'action.
Cela ne nous aide-t-il pas à préciser la mystique ignatienne ? L'effet dernier de la « consolation », c'est que « tous les travaux sont plaisir et toutes les fatigues repos. À celui qui marche avec cette ferveur, chaleur et consolation intérieure, il n'y a pas de si grande charge qui ne lui paraisse légère, ni de pénitence ou d'autre peine si grande qu'elle ne soit très douce9 ». La motion de l'Esprit saint, bien loin de contraindre, de raidir ou de briser, rend au contraire l'âme très souple pour l'action et multiplie les forces qu'elle peut utiliser pour servir le Dieu qui agit en elle.
C'est, en effet, pour connaître exactement la volonté de Dieu sur elle que l'âme porte son attention sur les « motions » qu'elle éprouve. « Dieu veuille nous donner sa grâce pour que nous sentions sa très sainte volonté et que nous l'accomplissions entièrement » : ce souhait que saint Ignace adresse, à la fin de ses lettres, à la plupart de ses correspondants exprime clairement que le « sentiment spirituel » ne trouve jamais sa fin en lui-même. Il faut « sentir » la façon dont Dieu agit en nous pour nous rendre plus fidèles à ce qu'il veut par là nous manifester. La motion de l'Esprit est un signe qui nous précise incessamment l'action vers laquelle Dieu nous entraîne.
Peut-être découvrons-nous là un des aspects les plus originaux de la pensée ignatienne. Les Exercices, en particulier, nous demandent moins de faire la volonté de Dieu que de « la chercher et la trouver » (ES 1). Comment la chercher ? Non pas seulement par obéissance aux commandements ou aux règles10 – cette volonté de Dieu, objectivement exprimée, est assez claire – mais par le discernement qui s'exerce à travers les motions ressenties. Ce sont les « aspirations de l'Esprit » qu'il faut accueillir pour savoir dans quelle direction elles nous entraînent.
L'oraison est, de ce point de vue, le plus merveilleux champ d'expérience (nous pourrions presque dire d'expérimentation) pour « sentir la très sainte volonté de Dieu ». Certaines lumières, certains « goûts spirituels » s'y manifestent, semblent s'effacer, puis revenir, se préciser, s'imposer. Certains aspects de la vie du Christ exercent une séduction de plus en plus forte. L'âme peut varier son effort, sa méthode, son objet d'oraison. Si l'Esprit la ramène aux mêmes attraits ou, pour parler comme saint Ignace, à la même « dévotion », elle doit se laisser faire, jusqu'à ce que s'effacent tous les doutes. La volonté de Dieu prend alors une évidence d'autant plus indiscutable que l'âme aura été, en même temps, intérieurement préparée à l'accomplir. Les sécheresses ou répulsions ont elles-mêmes leur valeur de signe, soit qu'elles indiquent que l'Esprit n'attire pas dans cette direction où l'âme reste « désolée », soit au contraire qu'il y ait là une purification nécessaire et une présence particulièrement exigeante de Dieu.
Ainsi pouvons-nous comprendre l'extrême valeur spirituelle de l'exercice que saint Ignace appelle la « répétition » et qui consiste à reprendre une méditation précédente pour revenir sur « les points dans lesquels on aura senti une plus grande consolation ou désolation ou un plus grand sentiment spirituel » (ES 62). Il s'agit, pour ainsi dire, de confronter l'Esprit avec lui-même afin de mieux percevoir le terme qu'il nous propose par son action. La « mémoire », véritable faculté mystique, fait revivre les moments de plus grandes grâces et affermit leur effet. Ces répétitions auront sans doute pour résultat de simplifier peu à peu l'oraison en la rendant moins discursive, mais plus encore de contribuer à nous révéler l'action de Dieu en nous et, par là, sa volonté. Disons même plus. Il nous faut positivement interroger l'Esprit : revenir sur certains thèmes de réflexion ou d'oraison, ou au contraire les modifier, pour attendre que la grâce nous réponde en nous faisant ressentir des sentiments nouveaux ou déjà éprouvés, qui nous éclaireront sur la volonté de Dieu que nous cherchons. « On pourra, dit saint Ignace, présenter à Dieu notre Seigneur un jour un aspect et un jour un autre, par exemple un jour les conseils et un jour les préceptes, puis observer où Dieu notre Seigneur donne davantage de signes de sa divine volonté, comme quelqu'un qui présente divers aliments à un prince et qui observe quel est celui qui lui plaît11. » Invitant à la pénitence, il conseille d'en faire tantôt plus et tantôt moins, et d'attendre que Dieu nous éclaire, car, dans ces tentatives variées, Dieu « fait souvent sentir à chacun ce qui lui convient » (ES 89).
Humble soumission de la créature qui « laisse son Créateur agir sans intermédiaire » en elle (ES 15). Loin d'appliquer arbitrairement règles et méthodes, elle les utilise pour que Dieu lui fasse sentir davantage sa présence et sa volonté. En effet, au rythme de ces essais spirituels, Dieu « qui connaît notre nature infiniment mieux que nous » (ES 89) nous permet d'éprouver nos forces, de juger nos goûts ou nos craintes, de mesurer la pesée des « sentiments », de découvrir l'univers spirituel propre à chacun. Les Exercices, ainsi vécus comme une attente et une docilité, ne sont pas seulement l'instrument d'une spiritualité parmi d'autres, mais conduisent exactement les âmes sur la route que Dieu éclaire pour elles. On connaît l'exemple de Bérulle qui, au terme d'une « élection » conduite tout entière « par mouvements et sentiments » concluait que Dieu ne l'appelait pas à la vie religieuse : « Toute âme ne doit-elle pas reconnaître et observer principalement la voie par laquelle Dieu a accoutumé de venir à elle12 ? » On pourrait multiplier ces exemples. Qu'il suffise de rappeler les nombreux retraitants qui, du vivant de saint Ignace, décidèrent d'entrer chez les bénédictins, les dominicains, les chartreux, les franciscains, etc. Les Exercices, ignatiens par leur esprit, restaient pourtant un instrument universel de perfection. Un tel discernement spirituel s'opère plus facilement au cours d'une retraite où sont réalisées les meilleures conditions de prière et d'attention à la grâce : il constitue ce que saint Ignace appelle « le second temps de l'élection » (ES 176) et qu'il commente ainsi dans son directoire autographe : « Connaître sa vocation par l'expérience des consolations et des désolations, de telle sorte qu'en avançant dans les méditations du Christ notre Seigneur le retraitant regarde, quand il est en consolation, de quel côté Dieu le meut ; et, de même, quand il est en désolation13. » Mais la retraite ne fait que rendre plus familière et plus féconde une manière de se comporter envers Dieu qui doit ensuite continuer à éclairer la vie quotidienne. Dans les cas nombreux où l'âme exerce librement son choix, la fidélité à la grâce prend la forme d'un dialogue avec l'Esprit saint qui est attention ordinaire portée aux mouvements qu'il inspire. Toute situation humaine, historique et concrète, devient ainsi une situation spirituelle. La volonté de Dieu se manifeste beaucoup moins dans des impératifs de conduite déterminés d'avance, que sous forme de réponse intérieure, reçue, accueillie : fruit conjugué de la grâce et de la psychologie humaine au travers de laquelle elle s'est tracé sa voie et a trouvé son expression.
Moment privilégié de cette docilité intérieure, l'examen de conscience reste, à intervalles réguliers et rapprochés, le moyen de favoriser l'action de l'Esprit et d'assurer notre fidélité. École de la volonté, certes, mais davantage école de soumission à l'action de Dieu et de découverte de ses volontés immédiates. On « observe » d'où viennent les « sentiments », où ils conduisent, ce qu'ils exigent. L'« examen » de l'obstacle introduit par le péché doit le céder de plus en plus au « discernement » de l'action de l'Esprit. N'oublions pas d'ailleurs que les Exercices ne nous fournissent pas seulement le type d'examen décrit en première semaine, mais aussi l'examen des oraisons (ES 77), des consolations (ES 333-336), des affections (ES 342). L'insistance apportée par saint Ignace à l'examen s'explique tout autant par l'attitude que nous venons de décrire que par son désir de nous voir « dégagés de toute affection désordonnée ». Ou plutôt l'ascèse la plus rigoureuse reste toujours, à ses yeux, ordonnée à la parfaite soumission à l'Esprit. Activité volontaire et généreuse et passivité aux « motions » seront comme les deux pôles également nécessaires à sa mystique de service.
En plus d'un cas, la réponse intérieure, sous la forme de ces « motions » qui sont une visite de l'Esprit, ne vient pas éclairer l'âme ou du moins ne lui apporte pas la lumière qui permet la pleine décision. Saint Ignace nous demande alors d'en venir au « troisième temps » de l'élection, « temps tranquille, au cours duquel l'âme… use de ses puissances naturelles, librement et tranquillement » (ES 177), ce que Jérôme Nadal commente sans équivoque : « Sous l'action de la grâce ordinaire, par l'exercice de ses propres facultés : réflexion, raisonnement, conseil, prudence et toute autre chose soumise à nos facultés naturelles14. »
Mais ce troisième temps ne trouve pas en lui-même sa fin et il nous ouvre sur une attitude nouvelle : « Une fois faite l'élection ou la délibération, il faut avec beaucoup de diligence aller à l'oraison, en présence de Dieu notre Seigneur, et lui offrir cette élection pour que sa Divine Majesté veuille la recevoir et la confirmer, si tel est son plus grand service et sa plus grande louange » (ES 183 ; cf. ES 188).
Cette confirmation nous ramène au dernier stade de l'expérience spirituelle dont nous parlions au début de cet article. Après la motion éprouvée, après le discernement qui nous fait découvrir et accepter le sens dans lequel Dieu nous meut, saint Ignace nous oriente vers une grâce qui sera la garantie de notre fidélité. Lorsque la vie spirituelle se déroule dans la soumission ordinaire à l'Esprit, telle que nous l'avons décrite, l'âme se trouve déjà comme confirmée par la réponse intérieure qu'elle a reçue : elle n'appelle plus de certitude nouvelle. Mais lorsque le « temps tranquille » l'a laissée à ses « puissances naturelles », elle s'offre de nouveau à l'Esprit pour recevoir ces motions qui donneront aux efforts qu'elle aura dû fournir le « sceau » qui les garantit15.
C'est ainsi que nous devons comprendre pourquoi les Exercices se continuent encore, une fois l'élection achevée. Sans doute la décision est-elle prise mais, surtout si elle l'a été dans l'effort des « puissances naturelles » plus que dans la lumière jaillie de la consolation, il faut instamment demander à Dieu qu'il veuille bien la confirmer en faisant intérieurement sentir qu'il l'agrée et qu'il s'en porte lui-même garant. Le père de Guibert l'a noté très fermement : « Élection que tout le reste de la retraite viendra confirmer. Car ce serait ne pas comprendre la pensée du saint que de s'étonner de le voir, une fois l'élection faite, prolonger encore les Exercices pendant dix à douze jours. Nous savons par son propre exemple quelle importance il attachait à faire confirmer par Dieu les décisions prises16. »
Il nous semble que la troisième et la quatrième semaines des Exercices reçoivent de ce fait une portée qui passe trop souvent inaperçue. On insiste, légitimement, sur la nécessité de fortifier la volonté dans la résolution qui a été prise : c'est bien dans ce sens qu'agira la méditation du Christ souffrant et glorieux. Mais oriente-t-on assez le retraitant vers une attitude de passivité et d'accueil qui permettra à l'Esprit de le confirmer17 ? La « consolation » qu'apporte le Christ ressuscité (ES 224) ne revêt-elle pas cependant, dans ces perspectives, toute sa profondeur spirituelle en donnant à l'âme décidée à servir Dieu la pleine réalité de la joie pascale par l'allégresse intérieure du don que Dieu vient d'agréer ?
Cette ouverture totale à l'Esprit semble bien, dans la pensée de saint Ignace, marquer l'accès à la vie mystique. En tout cas, il en fut ainsi dans sa vie. Nous avons déjà relaté la première « confirmation » reçue à Loyola par la vision de Notre Dame et de l'Enfant Jésus : elle donna à sa conversion sa pierre d'angle. Plus tard, la grâce du Cardoner, après les mois de tâtonnements et de recherches, puis celle de La Storta, après les années parisiennes, consacrèrent d'une façon solennelle et définitive la forme de vie qu'il avait choisie. Plus tard encore, sur la fin de sa vie, « il avait souvent des visions, dit-il lui-même, et cela lui arrivait fréquemment tandis qu'il parlait de choses importantes, et cela le faisait venire in confirmationem18 ». Nous savons par son journal spirituel à quel point il attendait, pour considérer son choix comme irrévocable, que Dieu voulût bien le « confirmer intérieurement19 ».
Quoi qu'il en soit des réalités mystiques qui rendent raison de cette confirmation intérieure, il faut reconnaître que l'âme fidèle à cette méthode ignatienne se dispose éminemment à la grâce. Il nous semble que ce recours à l'Esprit justifie ce que Nadal disait de saint Ignace : « Il voulut que les Exercices marquent la première expérience de ceux qui s'offrent à la Compagnie, car il savait qu'on y trouve les principes et la force d'où nous pouvons parvenir à toute oraison parfaite et même sublime20. »
Encore faudrait-il bien préciser que l'oraison parfaite dont il s'agit ici ne nous achemine pas vers la perte de soi dans une contemplation qui serait un absolu d'union à Dieu, indépendamment du salut du monde dans le Christ, mais elle assure la découverte progressive de sa volonté à faire et à servir. L'âme se rend de plus en plus sensible à l'action de l'Esprit, accueillante à recevoir ses inspirations et ses directions, capable de discerner où il la conduit et de trouver les gestes à poser en pure passivité aux motions reçues. L'oraison « sublime » ne cesse de rendre plus libre pour l'unique service vers lequel Dieu l'oriente. Si elle n'éprouve pas les certitudes intérieures de cette « expérience des consolations », elle se contentera d'abord de remplir de son mieux, avec ses « puissances naturelles », le devoir déjà fixé par l'obéissance. Mais elle restera attentive à la « confirmation » désirée, c'est-à-dire à la réponse intérieure donnée par l'Esprit qui développera en elle ses « dons très saints ». Dans une lettre à François de Borgia, saint Ignace précise quels effets il attend de ces dons : « Je ne veux pas dire que nous devions seulement les chercher afin de nous y complaire ou d'en jouir ; mais, afin que toutes nos pensées, nos paroles et nos œuvres – que nous connaissons être, sans ces dons, mêlées, froides et agitées – soient, avec eux, chaudes, claires et justes pour le plus grand service de Dieu21. »
En bien des cas, la confirmation de l'Esprit pourra ne pas se manifester en des motions intérieurement senties : ce dernier texte le laisse entendre clairement. Il suffira, par exemple, de l'ouverture de conscience et de l'approbation du supérieur, du déroulement des événements, d'une certaine facilité à trouver Dieu, d'une force renouvelée pour agir allègrement et efficacement au milieu même de circonstances difficiles, etc. Les réponses de Dieu sont multiples.
Ignace raconte lui-même22 comment, à Manrèse, il recherchait, non sans y mettre parfois une étrange anxiété, des « personnes spirituelles » avec lesquelles converser. Pourquoi ce désir de la part d'une âme comblée des faveurs les plus hautes et par ailleurs décidée à ne mettre sa confiance qu'en Dieu ? La réponse nous est fournie par Pedro de Ribadeneyra qui ne fait que rapporter une confidence du saint : « Pendant les deux premières années de sa conversion, dès qu'il entendait parler de quelqu'un qui fût insigne et réputé pour sa sainteté, il allait à lui, beaucoup moins dans l'espoir de retirer grand profit de cette visite que pour voir si son esprit était en accord avec le sien. Mais, après deux ans, il ne rendit plus dans ce but aucune visite à personne. Le Père me disait qu'en ces deux ans, il avait à peine rencontré une ou deux personnes dont l'esprit et la forme de vie s'accordassent tout à fait avec les siens23. » Dans cet accord des deux « esprits », Ignace ne recherchait-il pas une confirmation nouvelle de la voie où Dieu l'engageait ?
Cette confirmation par un intermédiaire humain se retrouvera d'ailleurs dans les Exercices. Nous avons déjà parlé de la confirmation spirituelle fournie, après l'élection, par les troisième et quatrième semaines. Mais la présence et le rôle de « celui qui donne les Exercices » assure une confirmation qui, pour être d'un autre ordre, n'en offre pas moins de garanties. Pour Ignace, toute élection doit être contrôlée et ratifiée par celui dont le rôle essentiel est d'aider à discerner les effets de l'Esprit. Bien loin de conduire à un subjectivisme dangereux, les Exercices assurent ainsi la double soumission à l'Esprit et, en la personne du directeur, à l'Église.
***
Ces trois étapes que nous avons tenté de dégager définissent, nous semble-t-il, une attitude spirituelle très ferme. Nous sommes partis de l'expérience de saint Ignace à Loyola : il aurait fallu poursuivre plus profondément notre analyse et l'enrichir de beaucoup d'autres documents. Mais la moisson eût été trop abondante, les problèmes posés trop graves, pour qu'il fût possible de le faire dans le cadre d'un seul article. Nous avons préféré, au risque de paraître simplifier, nous contenter d'esquisser quelques lignes directrices.
D'une telle spiritualité, les Exercices sont le foyer lumineux. Ils ont constitué, pour saint Ignace et ses premiers compagnons, le plus sûr instrument de diagnostic spirituel. Cela apparaît surtout dans le choix des candidats qui demandaient à entrer dans la Compagnie : les Exercices leur sont donnés « pour arriver à une certaine connaissance de leur nature ou de leur constance, de leur tempérament, de leurs tendances et de leur vocation24 », ou encore « pour faire connaître par quel esprit ils sont conduits25 ». Le directeur de cette « expérience » des Exercices, soumis lui-même à l'appel que Dieu fait entendre au retraitant par la manière dont il le « meut », n'accepte le candidat que s'il le sait « conduit par le même esprit26 », c'est-à-dire par les mêmes motions divines qui constituent une même vocation.
Mais, spécialement adaptés à ceux qui doivent engager leur vie par une décision définitive prise sous la lumière de Dieu, les Exercices gardent leur efficacité pour les choix apparemment les plus humbles. C'est à chaque détour de nos vies, presque à chaque instant de nos journées, que se pose à nous la question brûlante : sommes-nous fidèles à Dieu ? L'attitude qui est celle de saint Ignace et que nous transmettent les Exercices consiste à progresser d'une fidélité encore extérieure et morale à une fidélité proprement spirituelle, du devoir accompli par soumission à une règle objective au devoir pour lequel l'Esprit nous prépare et nous stimule. Ce progrès ne peut s'accomplir que si nous parvenons à recevoir la volonté de Dieu comme un don qui constitue notre « présent » spirituel : la situation la plus déterminée par les nécessités des événements et des psychologies devient alors le lieu où se fait connaître l'Esprit et où se dessine déjà l'avenir immédiat vers lequel il nous entraîne.
« Sacrement du moment présent », spiritualité du « devoir d'état », docilité de l'« instrument uni à Dieu » : autant de formules héritées de la tradition ignatienne qui traduisent, dans le concret de nos vies, cette soumission à l'Esprit hors de laquelle nous ne serons jamais que des mercenaires au service de Dieu.