Père Sosa, vous venez à Paray-le-Monial dans le cadre du 350e anniversaire des apparitions du Sacré-Cœur à Marguerite-Marie Alacoque. Quelles en sont les raisons profondes ?

Arturo Sosa : La dévotion au Sacré Cœur de Jésus est vivante depuis très longtemps dans les communautés de la Compagnie de Jésus et ses apostolats. Le rôle joué par saint Claude La Colombière en tant que compagnon spirituel de sœur Marguerite-Marie Alacoque a renforcé la dévotion au Sacré Cœur dans la Compagnie de Jésus. En 1688, six ans après la mort de La Colombière, sœur Marguerite-Marie eut une dernière vision dans laquelle le Seigneur confiait aux Sœurs de la Visitation et aux Pères de la Compagnie de Jésus la tâche de transmettre à tous l'expérience et la compréhension du mystère du Sacré Cœur.

Lentement, comme il est normal, l'idée qu'il s'agissait d'un appel du Seigneur et de l'Église a fait son chemin parmi les jésuites et leurs apostolats. La 23e Congrégation générale de la Compagnie de Jésus, en 18831, a accepté cette mission deux cents ans plus tard ! Depuis lors, des centaines de jésuites, de communautés et d'apostolats ont promu cette spiritualité avec une grande générosité.

C'est une dévotion qui aide à vivre l'intuition originelle d'Ignace de Loyola et de ses premiers compagnons lorsqu'ils insistèrent pour appeler, avec une grande conviction, « Compagnie de Jésus » la communauté naissante de vie consacrée apostolique qu'ils avaient décidé de former. Le Cœur de Jésus représente très bien le désir d'avoir Jésus Christ comme unique centre de vie, d'être enraciné dans son amour comme source de fécondité apostolique. Comme l'affirment les évangiles, Jésus est celui qui nous révèle Dieu, il est l'unique chemin vers le Père et c'est par lui que l'Esprit saint est répandu sur nous.

Personnellement, j'ai été abreuvé à cette fontaine dès mon plus jeune âge. Étudiant au Colegio San Ignacio de Caracas (Venezuela), j'ai été confirmé dans une dévotion que je connaissais au sein de ma famille, qui allait régulièrement communier les premiers vendredis et consacrait le mois de juin à prier le Sacré Cœur. Et puis, ma mère et l'une de mes sœurs portent le prénom Marguerite-Marie !

La célébration du 350e anniversaire des apparitions de sœur Marguerite-Marie est une occasion inestimable de faire grandir ma propre dévotion au Sacré Cœur et, surtout, d'inviter à nouveau la Compagnie de Jésus à approfondir ses racines dans le Seigneur, source inextinguible de notre identité.

Quelle est aujourd'hui la signification d'une telle consécration pour la Compagnie de Jésus ?

A. Sosa : Dans le cadre des célébrations de l'année ignatienne 2021-2022, j'ai renouvelé la consécration de la Compagnie au Cœur de Jésus, lors de l'eucharistie de clôture à Loyola (31 juillet 2022). Cela coïncidait avec le cinquantième anniversaire de la consécration faite par le père Pedro Arrupe, le 9 juin 1972. Il rappelait ainsi que la spiritualité ignatienne se fonde sur la connaissance et l'amour profond de Jésus Christ, représenté dans son Cœur, et conduit à incarner cet amour au service de sa mission tout en accordant une attention particulière aux plus démunis.

Le renouvellement de la consécration au cœur de Jésus à la fin de l'année ignatienne a souligné son fil conducteur : voir toutes choses nouvelles dans le Christ, comme Ignace l'a fait tout au long de sa vie. En se définissant comme un « pèlerin », Ignace nous invite à marcher inlassablement à la suite de Jésus, guidés par son Esprit saint, en conformant avant tout notre regard à celui du Seigneur lui-même et en obéissant ainsi à la volonté rédemptrice du Père.

Cette docilité à l'Esprit du Seigneur, acquise par saint Ignace, le père Jérôme Nadal l'a résumée ainsi : « Ignace a suivi l'Esprit, il ne l'a pas devancé. Et c'est ainsi qu'il a été conduit doucement, sans savoir où. À cette époque, il ne pensait pas à fonder l'Ordre. Peu à peu, cependant, le chemin s'est ouvert devant lui et il l'a suivi, avec l'aide de l'Esprit. Peu à peu, cependant, le chemin s'est ouvert devant lui et il l'a suivi, sagement ignorant, avec son cœur donné avec simplicité au Christ. »

Le père Arrupe a maintenu sa dévotion au Cœur de Jésus tout au long de sa vie, en particulier lorsqu'il était missionnaire au Japon. Cependant, il n'a pas été le premier supérieur général à consacrer la Compagnie au Cœur de Jésus. Le premier fut le père général Pierre-Jean Beckx, le 1er janvier 1872, dans le cadre du processus qui a conduit la Congrégation générale à inviter toute la Compagnie à vivre pleinement cette dévotion. Il est donc tout à fait logique de renouveler la consécration de la Compagnie au Cœur de Jésus à Paray-le-Monial à l'occasion du Jubilé du 350e anniversaire de l'expérience de sainte Marguerite-Marie Alacoque.

Le message est clair : consacrer la Compagnie au Cœur de Jésus, c'est demander la grâce de saint Ignace, pour que nous puissions toujours nous donner de tout notre cœur au Christ et contribuer à sa mission de réconciliation et de justice, confiée à l'Église dont nous faisons partie.

Les jésuites, en particulier Claude La Colombière comme directeur spirituel de Marguerite-Marie Alacoque, ont contribué à faire connaître et à diffuser la spiritualité du Sacré Cœur de Jésus à partir de 1675. En quoi la figure de Claude La Colombière fait-elle sens aujourd'hui ?

A. Sosa : En février 2019, nous avons reçu du pape François la mission d'incarner dans notre vie et nos apostolats quatre préférences apostoliques qui, sur mandat de la 36e Congrégation générale, ont été le fruit d'un long et profond processus de discernement en commun du corps universel de la Compagnie. La première de ces préférences est de « montrer le chemin vers Dieu par les Exercices spirituels et le discernement ». Saint Claude La Colombière a été un compagnon spirituel efficace à travers les Exercices spirituels et le discernement. Sa contribution au discernement de l'authenticité des expériences mystiques de sainte Marguerite-Marie est un exemple clair de l'importance de cette dimension du charisme de la Compagnie de Jésus.

L'une des caractéristiques de l'époque actuelle est l'empressement des recherches spirituelles qui conduisent sur des chemins véritablement spirituels ou vers des groupes ésotériques, voire vers de fausses propositions qui manipulent la conscience. L'accompagnement des processus personnels, en particulier des jeunes, et le discernement spirituel deviennent un instrument d'humanisation d'une grande importance. La manière dont saint Claude La Colombière a exercé ce ministère fait de lui un point de référence et une incitation à se former à l'un des meilleurs services que l'on puisse offrir aujourd'hui : l'accompagnement spirituel.

On peut dire la même chose de l'importance d'avoir des personnes capables d'accompagner les processus de discernement avec la profondeur nécessaire dans un monde caractérisé par la superficialité, la surcharge d'informations aggravée par la prolifération des infox (fake news) et des théories conspirationnistes en tout genre. Les personnes capables d'inviter et de guider la pensée critique, la profondeur de la réflexion et la recherche du sens de la vie sont des forces remarquables de transformation personnelle et sociale.

Comment la Compagnie de Jésus poursuit-elle sa mission de diffusion de la dévotion au Sacré Cœur de Jésus ?

A. Sosa : L'instrument privilégié utilisé par la Compagnie de Jésus pour la diffusion de la dévotion au Sacré Cœur a été l'Apostolat de la prière dans le monde entier. Au plus haut niveau d'autorité de la Compagnie, on peut rappeler que la 26e Congrégation générale, en 1915, a insisté pour recommander l'Apostolat de la prière comme un moyen efficace de promouvoir cette dévotion. Plus récemment, nous pouvons rappeler la confirmation par saint Jean Paul II, en 1986, de l'importance de cet instrument.

Les supérieurs généraux ont manifesté un intérêt permanent pour cet appel à vivre et à promouvoir la dévotion au Cœur de Jésus. Le père Pedro Arrupe (1907-1991) a présenté la dévotion au Cœur de Jésus sous une forme renouvelée, inspirée par les vents que le concile Vatican II a insufflés à toute l'Église, et le père Peter-Hans Kolvenbach (1928-2016) a promu la réforme organisationnelle de l'Apostolat de la prière. Le père Adolfo Nicolás (1936-2020) est allé plus loin et a promu systématiquement la recréation et la refondation de l'Apostolat de la prière qui est devenu le Réseau mondial de prière du pape et y a incorporé le Mouvement eucharistique des jeunes (MEJ), en tant qu'Œuvre pontificale confiée à la Compagnie de Jésus2.

Ces dernières années, ce processus a été mené à bien sous la direction du père jésuite Frédéric Fornos et d'une équipe de jésuites, de religieux de diverses congrégations, de laïcs, hommes et femmes, qui ont réussi à former et à coordonner un réseau sur tous les continents. Le Cœur de Jésus est présenté comme le Dieu qui a compassion du monde et le rachète par le Verbe fait chair. En s'appuyant sur les riches traditions spirituelles de la Compagnie de Jésus dans les Exercices spirituels et l'Apostolat de la prière, avec le soutien des technologies de communication les plus avancées, le « Chemin du Cœur » est proposé. Le sanctuaire du Cœur de Jésus à Paray-le-Monial fait partie de ce réseau qui, avec de nombreux autres partenaires, vit et promeut une spiritualité renouvelée inspirée par le Cœur de Jésus dans laquelle toute l'humanité est réconciliée.

Cette dévotion, un peu oubliée dans l'Église de France, commence à réapparaître. Qu'en est-il ailleurs dans le monde ?

A. Sosa : Cette dévotion, qui semble avoir été oubliée dans l'Église de France, réapparaît chez les jeunes générations. Dans beaucoup d'autres parties du monde, dans beaucoup d'Églises locales, elle est très présente, souvent associée à la piété populaire et aux pratiques dévotionnelles traditionnelles. Par exemple, c'est une dévotion encore très vivante dans les pays d'Amérique latine, d'Afrique et d'Asie, par laquelle des centaines de milliers de fidèles se consacrent au Cœur de Jésus. J'ai ainsi observé, tout au long de mes huit dernières années de visites, que toutes les provinces jésuites recèlent des communautés, paroisses ou institutions scolaires baptisées « Sacré-Cœur ». C'est un signe fort de l'importance que nous continuons de donner à cette dévotion.

Permettez-moi ce commentaire : dans les pays où la Compagnie de Jésus est présente, il s'agit de promouvoir cette œuvre pontificale qui lui a été confiée, à savoir le Réseau mondial de prière du pape avec son aile jeunesse, le Mouvement eucharistique des jeunes, pour offrir une piété saine ou une vie spirituelle personnelle qui engendre une disponibilité généreuse à la mission apostolique de l'Église. Le renouveau de cette dévotion, le « Chemin du cœur », est proposé comme une spiritualité intégrale qui conduit à l'engagement apostolique. Cette approche s'est avérée fructueuse, aidant de nombreuses personnes à prendre un engagement ecclésial selon le mouvement synodal qui la caractérise aujourd'hui.

Selon vous, quel est le lien entre la dévotion au Sacré Cœur et la spiritualité ignatienne ?

A. Sosa : La spiritualité ignatienne est intensément affective. Elle conduit à tomber amoureux du Seigneur par la connaissance intérieure de sa personne, en remplissant son cœur de cette affection pour celui qui s'est sacrifié en vue de nous donner accès à une vie nouvelle. Ainsi, la relation profonde entre une spiritualité centrée sur la rencontre personnelle avec le Seigneur Jésus et la dévotion au Cœur de Jésus conduit à une participation généreuse à la mission de réconciliation et de justice. Dans la tradition biblique comme dans de nombreuses cultures actuelles, le cœur est le symbole de l'intimité des personnes. Le cœur de Jésus est en harmonie avec nos cœurs afin que nous puissions reconnaître sa présence en toutes choses et éveiller en nous le désir de « servir Dieu en toutes choses ». Ainsi, la spiritualité ignatienne, fondée sur l'amitié avec Jésus, conduit à un engagement apostolique, contribuant à la réparation de ce qui a été brisé par le péché. Dans le langage d'aujourd'hui, elle invite à s'engager, avec d'autres, dans la mission de réconciliation et de justice qui conduira à la transformation des relations humaines, de leurs structures sociales, de la relation avec l'environnement et avec Dieu lui-même.

Sur son lit de malade à Loyola, Ignace apprit à lire les mouvements des esprits qu'il ressentait dans son cœur. C'est de là qu'est née la tradition ignatienne du discernement des esprits et des Exercices spirituels. Le discernement des esprits nous aide à reconnaître la volonté rédemptrice de Dieu, comme l'a fait Jésus en suivant les impulsions de son Cœur.

Une scène de l'Évangile qui illustre le sens du discernement par lequel nous nous identifions au Cœur de Jésus est la prière dans le jardin des Oliviers, après le repas de la Pâque avec ses disciples, quelques instants avant qu'il ne soit arrêté, torturé et crucifié. Jésus vit cette perspective avec angoisse ; son cœur oscille entre l'instinct de préserver sa vie, de s'éloigner de la souffrance et d'accepter les conséquences douloureuses du don de sa vie pour la rédemption de l'humanité voulue par Dieu. Il a choisi de répondre à l'amour du Père en demandant que sa volonté soit faite.

La spiritualité ignatienne est de plus en plus reconnue comme étant adaptée à notre époque. Dans quels domaines particuliers pensez-vous qu'elle l'est ?

A. Sosa : Les Exercices spirituels de saint Ignace révèlent une connaissance profonde de Jésus à travers les évangiles qui facilitent une rencontre personnelle avec Lui. Depuis la rédaction des Exercices spirituels jusqu'à aujourd'hui, les études bibliques, la connaissance de l'Écriture, du contexte dans lequel ils sont nés et de leur développement ont énormément progressé. Profiter de la connaissance des évangiles et de toute la Bible pour élargir la connaissance du Seigneur visée dans les Exercices est l'un des efforts qui a le plus aidé les personnes qui s'approchent aujourd'hui des Exercices spirituels.

En outre, on a retrouvé la manière de donner et d'accompagner les Exercices qui fut celle d'Ignace de Loyola et des premiers compagnons. Ceci a stimulé la créativité dans les manières et les lieux où les Exercices sont proposés personnellement, que ce soit dans les maisons de retraite spirituelle, dans la vie ordinaire ou sur Internet.

De nombreux laïcs qui vivent de l'esprit d'Ignace de Loyola sont déjà impliqués dans la diffusion de sa spiritualité. Comment pourraient-ils l'être encore plus ?

A. Sosa : Le Réseau mondial de prière du pape, que j'ai déjà évoqué, repose sur une grande implication de laïcs qui vivent la spiritualité ignatienne. Ils sont présents dans 92 pays du monde, à travers les groupes paroissiaux de l'Apostolat de la prière ou du Mouvement eucharistique des jeunes (MEJ).

Le MEJ, pour sa part, dans la plupart des pays du monde, est profondément enraciné dans la spiritualité du Cœur de Jésus. Ses animateurs et responsables vivent et sont formés à la spiritualité des Exercices spirituels. Mais ils ont aussi promu le Cœur de Jésus depuis les débuts du MEJ, aujourd'hui à travers l'itinéraire du « Chemin du Cœur ». Le mouvement s'étend et offre de nombreuses possibilités de croître dans l'engagement de développer la spiritualité ignatienne.

La Communauté de vie chrétienne (CVX), de même, est un mouvement laïc qui s'inspire de la spiritualité ignatienne. Ses membres la vivent personnellement et la partagent dans leurs apostolats. Certains membres de la CVX sont directement impliqués dans l'accompagnement des Exercices spirituels, dans la formation d'autres personnes à l'accompagnement spirituel et même dans l'administration de maisons de retraite spirituelle.

Par ailleurs, dans diverses parties du monde, des initiatives importantes ont été lancées pour la formation des laïcs à l'accompagnement et à la direction des exercices spirituels ignatiens, sous diverses formes. De là naissent des initiatives, adaptées aux différents contextes culturels et sociaux, qui sèment, arrosent, émondent et produisent des fruits de spiritualité ignatienne dans la vie des laïcs.

Ces réflexions et rappels historiques indiquent comment la spiritualité du Sacré Cœur irrigue la Compagnie de Jésus depuis ses origines. Nous touchons ici à l'une des sources de sa vocation. Depuis Ignace de Loyola jusqu'à aujourd'hui, en se référant notamment aux Exercices spirituels, la Compagnie de Jésus développe et promeut une relation intime et affective avec Jésus Christ. Cela conduit les compagnons jésuites à une conversion continuée et à une adaptation toujours renouvelée de leurs pratiques missionnaires. Les dernières orientations générales de la Compagnie insistent ainsi sur la conversation spirituelle entre compagnons et sur le discernement en commun.

Pour approfondir ou redécouvrir cette dimension importante de la spiritualité ignatienne, vous trouverez dans la revue Christus :

« Le cœur de Jésus, un retour aux sources », hors-série Christus, n° 190, mai 2001.

Claude Flipo et Pedro José Hernandez O Hoggan, « Lettres sur l'oraison, Saint Claude La Colombière », Christus, n° 274, avril 2022.

Claude Flipo, « Revenir à Paray-le-Monial », Christus, n° 276, octobre 2022.

Xavier Jahan, « Une approche actuelle du message du Sacré Cœur », Christus, n° 284, octobre 2024.

 

 

1 « Nous déclarons que la Compagnie de Jésus accepte et reçoit avec un esprit débordant de joie et de gratitude le doux fardeau [munus suavissimum] qui lui a été confié par notre Seigneur Jésus Christ pour pratiquer, promouvoir et propager la dévotion à son très divin Cœur. »

2 Ce réseau a été fondé en 1844 en tant qu'Apostolat de la prière. Il est aujourd'hui présent dans 89 pays et compte plus de 22 millions de catholiques. Il comprend une branche « jeunes », le Mouvement eucharistique des jeunes (MEJ). Le MEJ est présent dans 56 pays et propose un chemin de formation humaine et spirituelle pour les enfants et pour les jeunes de 5 à 25 ans. En décembre 2020, le pape a établi cette œuvre pontificale en tant que fondation vaticane.