Les Pères de l'Église, ces pasteurs et théologiens des premiers siècles, sont réputés accorder une grande place à l'ascétisme : beaucoup encouragent les chrétiens à choisir la virginité et l'on trouve parmi eux les rédacteurs des premières règles monastiques. Il est moins connu, cependant, qu'à côté du nécessaire renoncement à certains plaisirs corporels, ils ont su exprimer une autre forme de plaisir, qui est de nature spirituelle, auquel ils attribuent une place centrale dans la vie chrétienne.
Origène, prêtre à Alexandrie puis en Palestine au IIIe siècle, est le premier à décrire longuement ce plaisir spirituel. Il prend appui sur les images bibliques : de même, dit-il, que l'« homme extérieur », c'est-à-dire corporel, perçoit par l'intermédiaire de ses cinq sens, de même l'« homme intérieur » dispose de « sens spirituels » aptes à percevoir les réalités invisibles et à en éprouver du plaisir. Aux yeux de celui qui fut un grand exégète, c'est avant tout en lisant et en comprenant la Bible que le fidèle éprouve cette « douceur » analogue à celle des sens :
Origène s'appuie ainsi sur des versets bibliques pour montrer qu'il existe un ressenti intérieur du Seigneur et de sa Parole, qui peut procurer douceur et plaisir au croyant. Cette perception s'exerce à travers la vue, l'ouïe, l'odorat, le toucher et le goût « intérieurs ». Ces sens spirituels, précise l'exégète, doivent être en bonne santé : s'ils sont obscurcis par le péché, ils ne pourront rien percevoir.
L'idée d'Origène a connu une belle fortune et a été reprise par plusieurs grands prédicateurs du IVe siècle, comme Basile de Césarée :
Grégoire de Nysse, qui est le jeune frère de Basile, s'appuie – comme le faisait Origène – sur le Cantique des cantiques pour exprimer sous forme d'images le plaisir du contact intime avec Dieu. Certes, le langage érotique du Cantique ne doit pas être compris de façon « charnelle », comme s'appliquant aux plaisirs du corps ; néanmoins, il peut tout à fait être repris pour parler d'un amour et d'un désir véritables, mais spirituels :
Lorsqu'il expérimente intérieurement la douceur du Seigneur, le croyant éprouve un désir et un amour pour Dieu qui sont la dynamique même de sa vie spirituelle : il est porté vers Dieu par son affectivité intérieure. Celui qui expérimente en son cœur cet attrait n'a plus besoin de se forcer à prier ou à jeûner : son amour pour Dieu lui fait trouver plaisir à converser avec Lui et relativise si bien tout autre plaisir que l'ascèse corporelle ne lui pèse plus4.
Ce n'est pas là seulement l'idée de grands théologiens : un texte antique d'extraction plus populaire – un roman bâti à partir de légendes autour de l'apôtre Pierre – exprime la même conviction. Celui qui a fait l'expérience de la douceur du Seigneur éprouvera du plaisir à prier :
Expérimenter la douceur de Dieu et de sa Parole conduit à trouver son repos et son plaisir dans la prière et dans la méditation, dans l'amitié avec Dieu, plus que dans tout autre chose. À travers les images bibliques, c'est une véritable expérience spirituelle que décrivent les Pères.
Au tournant des IVe et Ve siècles, Augustin d'Hippone a donné à cette expérience une expression toute nouvelle, en proposant dans les Confessions le récit de son propre itinéraire intérieur. Dans ce livre, il décrit le cheminement qui l'a mené à la conversion comme une perception de plus en plus intense de la douceur divine6, qui a fini par supplanter en lui l'attrait des plaisirs charnels :
Augustin, dont la jeunesse avait été la longue recherche d'un plaisir « heureux et sûr », d'un plaisir qui ne déçoive ni ne passe pas, trouve finalement en Dieu sa souveraine Douceur ; et cette découverte lui fait relativiser d'un coup les plaisirs terrestres auxquels il avait tant de mal à renoncer.
L'expérience n'appartient pas seulement au passé : au moment où il rédige son livre, Augustin s'adresse à Dieu en l'appelant « ma douceur », « ma vie, ma sainte douceur ». Il décrit même, au présent, certains moments où il perçoit de façon plus intense ce plaisir secret du contact divin :
Mais ce plaisir intime n'est pas purement individuel : le prédicateur tient à le partager et à le faire éprouver aux fidèles qui l'écoutent. Aussi les rend-il attentifs, en prêchant, au plaisir intérieur qui les fait se dresser, à l'écoute, suspendus aux lèvres de l'évêque :
Admirons la pédagogie de l'évêque, qui cherche à introduire les fidèles à ce qui fait à ses yeux le cœur de la vie spirituelle. Le plaisir intérieur qu'ils éprouvent en l'écoutant parler n'est pas lié à leurs sens corporels : ils n'ont rien vu, rien touché de nouveau. Ce plaisir est non seulement plus grand, mais d'une autre nature : c'est celui de l'invisible vérité. Il leur procure comme un avant-goût, éphémère et partiel, de l'insondable bonheur de l'éternité : la contemplation de Dieu.
Ce plaisir intérieur joue un rôle absolument central chez Augustin. En effet, affirme l'évêque, l'être humain n'aime vraiment que ce en quoi il trouve son plaisir. Il ne peut donc aimer Dieu pour lui-même – de façon libre et désintéressée, et non par crainte d'un châtiment ou par espoir d'une récompense – que s'il perçoit intérieurement la douceur de Dieu, qui l'attire et le lui fait aimer. Telle est l'explication que donne l'évêque du verset de la parole de Jésus dans l'évangile de Jean : « Personne ne vient à moi si le Père ne l'attire » (Jn 6, 44).
Il existe une « volupté du cœur », affirme Augustin, un plaisir de l'âme, par lequel Dieu attire et par lequel nous pouvons véritablement l'aimer. Cette perception qui n'est pas corporelle, mais intérieure, est difficile à décrire ; aussi Augustin a-t-il recours aux phrases de la Bible qui expriment cette expérience spirituelle, ainsi qu'au témoignage de ceux qui l'ont éprouvée.
Même dans le domaine de l'éthique, ce plaisir intérieur joue un rôle essentiel. Augustin est convaincu, en effet, que tout discours s'adressant à l'intellect est insuffisant pour pousser un individu à l'action. Pour mettre en mouvement sa volonté, pour que sa motivation soit suffisamment forte pour le faire agir, il faut que soit impliquée de quelque manière son affectivité. Nous ne pouvons donc accomplir pleinement le bien, affirme l'évêque, que si le bien nous est doux : que s'il nous attire et nous procure du plaisir. Certes, nous pouvons l'accomplir « par crainte », c'est-à-dire pour respecter une loi extérieure et échapper ainsi à toute forme de sanction ; mais alors le bien n'est pas réellement accompli, parce que nous ne le voulons pas pleinement : nos dispositions intérieures ne sont pas en accord avec nos actions extérieures.
Cependant, aux yeux d'Augustin, il n'est pas en notre pouvoir d'éprouver quand nous le voulons ce plaisir qui naît de l'accomplissement du bien (ou de la rencontre avec Dieu) : il relève de ce qui ne dépend pas de nous. Il est un don de la grâce divine :
En accordant ainsi une place centrale au plaisir perçu par notre sensibilité intérieure (ou spirituelle) dans notre progrès moral et religieux, Augustin souligne tout ce que celui-ci doit au don de Dieu : abîmés par le péché, nous ne sommes plus capables de percevoir la douceur du bien ou celle de Dieu, à moins que Dieu lui-même ne nous en donne la grâce. Aussi invite-t-il les fidèles à reconnaître leur dépendance à ce don et à demander humblement, chaque jour de leur vie, la grâce de la douceur qui fera d'eux des saints.