Marie Achet-Haushalter

Les Pères de l'Église, ces pasteurs et théologiens des premiers siècles, sont réputés accorder une grande place à l'ascétisme : beaucoup encouragent les chrétiens à choisir la virginité et l'on trouve parmi eux les rédacteurs des premières règles monastiques. Il est moins connu, cependant, qu'à côté du nécessaire renoncement à certains plaisirs corporels, ils ont su exprimer une autre forme de plaisir, qui est de nature spirituelle, auquel ils attribuent une place centrale dans la vie chrétienne.

Les « sens spirituels » et la douceur de Dieu

Origène, prêtre à Alexandrie puis en Palestine au IIIe siècle, est le premier à décrire longuement ce plaisir spirituel. Il prend appui sur les images bibliques : de même, dit-il, que l'« homme extérieur », c'est-à-dire corporel, perçoit par l'intermédiaire de ses cinq sens, de même l'« homme intérieur » dispose de « sens spirituels » aptes à percevoir les réalités invisibles et à en éprouver du plaisir. Aux yeux de celui qui fut un grand exégète, c'est avant tout en lisant et en comprenant la Bible que le fidèle éprouve cette « douceur » analogue à celle des sens :

« Comme elles sont douces à ma gorge tes paroles, plus que miel à ma bouche » (Ps 119 [118], 103). Le psalmiste décrit la disposition du saint, qui perçoit de la douceur lorsqu'il s'approche de la parole de Dieu et s'en réjouit. […] Puisque, en effet, les noms des sens corporels sont attribués aussi à l'homme intérieur, le sens du goût lui appartient aussi, selon l'Écriture, grâce auquel il saura, pour y avoir goûté, que « le Seigneur est doux » (Ps 34 [33], 9). Puis donc que les enseignements du Seigneur ne sont pas seulement visibles et audibles, eux qui sont lumière et paroles, susceptibles d'être sentis par l'odorat, eux qui sont « la bonne odeur du Christ » (2 Co 2, 15), tangibles, eux que l'on palpe par un examen et une mise à l'épreuve, de même aussi sont-ils objets du goût, étant doux en raison de la jouissance spirituelle qu'ils causent ; et ils ne sont pas simplement « doux », mais « plus que le miel », ce mot servant à désigner tout ce qu'il y a de plus agréable chez les hommes1.

Origène s'appuie ainsi sur des versets bibliques pour montrer qu'il existe un ressenti intérieur du Seigneur et de sa Parole, qui peut procurer douceur et plaisir au croyant. Cette perception s'exerce à travers la vue, l'ouïe, l'odorat, le toucher et le goût « intérieurs ». Ces sens spirituels, précise l'exégète, doivent être en bonne santé : s'ils sont obscurcis par le péché, ils ne pourront rien percevoir.

L'idée d'Origène a connu une belle fortune et a été reprise par plusieurs grands prédicateurs du IVe siècle, comme Basile de Césarée :

Comme le Seigneur est lumière, il est aussi douceur pour ceux qui l'ont goûté par une connaissance parfaite, suscitant une jouissance agréable et remplie de toutes délices. C'est pourquoi celui qui l'a goûté et a fait l'expérience de cette jouissance très agréable et douce dit : « Goûtez et voyez que le Seigneur est doux2. »

Grégoire de Nysse, qui est le jeune frère de Basile, s'appuie – comme le faisait Origène – sur le Cantique des cantiques pour exprimer sous forme d'images le plaisir du contact intime avec Dieu. Certes, le langage érotique du Cantique ne doit pas être compris de façon « charnelle », comme s'appliquant aux plaisirs du corps ; néanmoins, il peut tout à fait être repris pour parler d'un amour et d'un désir véritables, mais spirituels :

[Dieu] est véritablement doux, désirable et objet d'amour, et la jouissance que nous avons sans cesse de lui devient principe d'un plus grand désir, car elle fait croître l'ardeur avec la participation aux biens3.

Lorsqu'il expérimente intérieurement la douceur du Seigneur, le croyant éprouve un désir et un amour pour Dieu qui sont la dynamique même de sa vie spirituelle : il est porté vers Dieu par son affectivité intérieure. Celui qui expérimente en son cœur cet attrait n'a plus besoin de se forcer à prier ou à jeûner : son amour pour Dieu lui fait trouver plaisir à converser avec Lui et relativise si bien tout autre plaisir que l'ascèse corporelle ne lui pèse plus4.

Ce n'est pas là seulement l'idée de grands théologiens : un texte antique d'extraction plus populaire – un roman bâti à partir de légendes autour de l'apôtre Pierre – exprime la même conviction. Celui qui a fait l'expérience de la douceur du Seigneur éprouvera du plaisir à prier :

Quel est celui qui aime Dieu, si ce n'est celui qui connaît sa sagesse ? Et comment pourra-t-il connaître la sagesse de Dieu sans être assidu à l'écoute de sa Parole ? De là il résulte qu'il conçoit de l'amour pour Dieu et qu'il lui adresse le digne hommage de sa vénération, se répandant en hymnes et en prières devant lui ; il y trouve très volontiers son repos, comptant pour le plus grand dommage de dire ou faire parfois quelque chose d'autre, fût-ce momentanément. C'est qu'en réalité l'âme remplie de l'amour de Dieu ne peut ni considérer quelque autre chose qui ne se rapporte à Dieu, ni, en raison de cet amour, se rassasier de méditer les choses qu'elle sait lui être agréables.
Quant à ceux qui n'ont conçu aucune affection pour Dieu et n'ont pas l'esprit illuminé par son amour, comme placés dans les ténèbres, ils sont incapables de voir la lumière. Et, pour cette raison, avant même de commencer à rechercher Dieu, ils abandonnent sur-le-champ, comme si l'effort les écrasait, et, accablés de lassitude, ils se laissent immédiatement entraîner par leur propre penchant à retrouver les maux auxquels ils se complaisent. Car, pour de telles personnes, entendre parler de Dieu est quelque chose d'ennuyeux et de pénible, pour la raison que j'ai dite : leur esprit n'a jamais goûté à la douceur de l'amour divin5.

Expérimenter la douceur de Dieu et de sa Parole conduit à trouver son repos et son plaisir dans la prière et dans la méditation, dans l'amitié avec Dieu, plus que dans tout autre chose. À travers les images bibliques, c'est une véritable expérience spirituelle que décrivent les Pères.

Augustin et le plaisir intérieur

Au tournant des IVe et Ve siècles, Augustin d'Hippone a donné à cette expérience une expression toute nouvelle, en proposant dans les Confessions le récit de son propre itinéraire intérieur. Dans ce livre, il décrit le cheminement qui l'a mené à la conversion comme une perception de plus en plus intense de la douceur divine6, qui a fini par supplanter en lui l'attrait des plaisirs charnels :

Qu'elle devint douce soudain pour moi la privation des douces bagatelles ! Les voir partir avait été ma crainte, maintenant les faire partir était une joie. Tu les jetais dehors en effet, loin de moi, toi, véritable et suprême douceur. Tu les jetais dehors et tu entrais, prenant leur place, plus doux que toute volupté, mais non pour la chair et le sang7.

Augustin, dont la jeunesse avait été la longue recherche d'un plaisir « heureux et sûr », d'un plaisir qui ne déçoive ni ne passe pas, trouve finalement en Dieu sa souveraine Douceur ; et cette découverte lui fait relativiser d'un coup les plaisirs terrestres auxquels il avait tant de mal à renoncer.

L'expérience n'appartient pas seulement au passé : au moment où il rédige son livre, Augustin s'adresse à Dieu en l'appelant « ma douceur », « ma vie, ma sainte douceur ». Il décrit même, au présent, certains moments où il perçoit de façon plus intense ce plaisir secret du contact divin :

Et parfois tu me fais entrer dans une émotion très inhabituelle, à l'intérieur de je ne sais quelle douceur qui, si elle devient parfaite en moi, sera je ne sais quoi qui ne sera pas cette vie8.

Mais ce plaisir intime n'est pas purement individuel : le prédicateur tient à le partager et à le faire éprouver aux fidèles qui l'écoutent. Aussi les rend-il attentifs, en prêchant, au plaisir intérieur qui les fait se dresser, à l'écoute, suspendus aux lèvres de l'évêque :

La délectation du cœur humain, tirée de la lumière de la vérité, de l'abondance de la sagesse – la délectation du cœur humain, du cœur fidèle, du cœur saint, on ne peut trouver de plaisir auquel elle pourrait être, en partie, par quelque aspect, comparée, ou même dont on pourrait dire qu'il est moindre. [...]
Pourquoi, à l'instant même, êtes-vous tous attentifs, écoutez-vous tous, vous êtes-vous tous dressés et, lorsqu'est dite quelque vérité, êtes-vous délectés ? Qu'avez-vous vu ? Qu'avez-vous tenu ? Quelle couleur est apparue à vos yeux ? Quelle forme, quelle figure, quelle taille, quels contours de membres, quelle beauté corporelle ? Rien de cela. Et, pourtant, vous aimez. Approuveriez-vous ainsi, si vous n'aimiez pas ? Aimeriez-vous, si vous ne voyiez rien ? Alors que je ne vous montre pas de forme corporelle, ni de contours, ni de couleur, ni de beaux mouvements, alors que je ne vous en montre pas, vous néanmoins vous voyez, vous aimez, vous approuvez. Si cette délectation de la vérité est douce à présent, elle sera beaucoup plus douce alors9 !

Admirons la pédagogie de l'évêque, qui cherche à introduire les fidèles à ce qui fait à ses yeux le cœur de la vie spirituelle. Le plaisir intérieur qu'ils éprouvent en l'écoutant parler n'est pas lié à leurs sens corporels : ils n'ont rien vu, rien touché de nouveau. Ce plaisir est non seulement plus grand, mais d'une autre nature : c'est celui de l'invisible vérité. Il leur procure comme un avant-goût, éphémère et partiel, de l'insondable bonheur de l'éternité : la contemplation de Dieu.

La délectation et la grâce

Ce plaisir intérieur joue un rôle absolument central chez Augustin. En effet, affirme l'évêque, l'être humain n'aime vraiment que ce en quoi il trouve son plaisir. Il ne peut donc aimer Dieu pour lui-même – de façon libre et désintéressée, et non par crainte d'un châtiment ou par espoir d'une récompense – que s'il perçoit intérieurement la douceur de Dieu, qui l'attire et le lui fait aimer. Telle est l'explication que donne l'évêque du verset de la parole de Jésus dans l'évangile de Jean : « Personne ne vient à moi si le Père ne l'attire » (Jn 6, 44).

Ne va pas t'imaginer que tu es tiré malgré toi : l'âme est tirée aussi par l'amour. […] J'affirme : c'est trop peu que tu sois tiré par ta volonté, tu l'es encore par la volupté. Que veut dire : être tiré par la volupté ? « Délecte-toi dans le Seigneur et il te donnera les demandes de ton cœur. » (Ps 37 [36], 4). Il existe une certaine volupté du cœur pour celui auquel ce pain céleste est doux. En outre, si le poète a pu dire : « Chacun est tiré par sa volupté10 », non par la nécessité, mais par la volupté, non par obligation, mais par délectation, combien plus fortement devons-nous dire, nous, qu'est tiré vers le Christ l'homme qui trouve ses délices dans la vérité, qui trouve ses délices dans la béatitude, qui trouve ses délices dans la justice, qui trouve ses délices dans la vie éternelle, car tout cela, c'est le Christ !
Ou bien dira-t-on que les sens corporels ont leurs voluptés et que l'âme est privée de ses voluptés ? Si l'âme n'a pas ses voluptés, comment est-il dit : « Les fils des hommes espéreront sous le couvert de tes ailes, ils seront enivrés de l'abondance de ta maison, tu les abreuveras au torrent de tes voluptés, parce qu'auprès de toi est la source de la vie et que dans ta lumière nous verrons la lumière ? » (Ps 36 [35], 8-10). Donne-moi quelqu'un qui aime et il sentira ce que je dis. Donne-moi un homme qui désire, donne-moi un homme passionné, donne-moi un homme en marche dans ce désert et qui a soif, qui soupire après la source de l'éternelle patrie, donne-moi un tel homme, il saura ce que je veux dire11.

Il existe une « volupté du cœur », affirme Augustin, un plaisir de l'âme, par lequel Dieu attire et par lequel nous pouvons véritablement l'aimer. Cette perception qui n'est pas corporelle, mais intérieure, est difficile à décrire ; aussi Augustin a-t-il recours aux phrases de la Bible qui expriment cette expérience spirituelle, ainsi qu'au témoignage de ceux qui l'ont éprouvée.

Même dans le domaine de l'éthique, ce plaisir intérieur joue un rôle essentiel. Augustin est convaincu, en effet, que tout discours s'adressant à l'intellect est insuffisant pour pousser un individu à l'action. Pour mettre en mouvement sa volonté, pour que sa motivation soit suffisamment forte pour le faire agir, il faut que soit impliquée de quelque manière son affectivité. Nous ne pouvons donc accomplir pleinement le bien, affirme l'évêque, que si le bien nous est doux : que s'il nous attire et nous procure du plaisir. Certes, nous pouvons l'accomplir « par crainte », c'est-à-dire pour respecter une loi extérieure et échapper ainsi à toute forme de sanction ; mais alors le bien n'est pas réellement accompli, parce que nous ne le voulons pas pleinement : nos dispositions intérieures ne sont pas en accord avec nos actions extérieures.

Cependant, aux yeux d'Augustin, il n'est pas en notre pouvoir d'éprouver quand nous le voulons ce plaisir qui naît de l'accomplissement du bien (ou de la rencontre avec Dieu) : il relève de ce qui ne dépend pas de nous. Il est un don de la grâce divine :

Or, que ce qui était caché devienne connu et que ce qui ne délectait pas devienne doux, cela est le fait de la grâce de Dieu, qui vient en aide aux volontés des hommes. [...] C'est pourquoi, quand il s'agit d'entreprendre une œuvre bonne, de s'y employer et de l'accomplir, chacun de nous tantôt sait et tantôt ignore, tantôt est délecté et tantôt n'est pas délecté, afin qu'il sache que cela ne dépend pas de ses propres facultés, mais du don divin, [...] et qu'il soit guéri de la vanité de l'orgueil12.

En accordant ainsi une place centrale au plaisir perçu par notre sensibilité intérieure (ou spirituelle) dans notre progrès moral et religieux, Augustin souligne tout ce que celui-ci doit au don de Dieu : abîmés par le péché, nous ne sommes plus capables de percevoir la douceur du bien ou celle de Dieu, à moins que Dieu lui-même ne nous en donne la grâce. Aussi invite-t-il les fidèles à reconnaître leur dépendance à ce don et à demander humblement, chaque jour de leur vie, la grâce de la douceur qui fera d'eux des saints.

Conseils de lecture :
• Peter Brown, La vie de saint Augustin, Points histoire, 2001.
• Goulven Madec, Portrait de saint Augustin, DDB, 2008.
1 Origène, Commentaire sur le psaume 118, 103 (extrait), dans Chaîne palestinienne sur le psaume 118, tome I, Cerf, « Sources chrétiennes », n° 189, 1972 (traduction revue par l'autrice).
2 Basile de Césarée, Commentaire sur le prophète Isaïe, 5, 175 (traduction de l'autrice).
3 Grégoire de Nysse, Homélies sur le Cantique des cantiques, 1, 7, tome I, Cerf, « Sources chrétiennes », n° 613, 2021.
4 Voir Grégoire de Nysse, Sur les titres des Psaumes, Cerf, « Sources chrétiennes », n° 466, 2002.
5 Pseudo-Clément, Reconnaissances, 3, 62, 4-8, dans Écrits apocryphes chrétiens, tome II, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », n° 516, 2005.
6 Voir Augustin, Confessions, 2, 1, 1 ; 4, 15, 27 et 8, 1, 2, Bibliothèque augustinienne, vol. 14 (traduction revue par l'autrice).
7 Augustin, Confessions, 9, 1, 1.
8 Augustin, Confessions, 10, 40, 65.
9 Augustin, Sermon 179, 6 (traduction de l'autrice).
10 Augustin cite ici le poète latin Virgile, Églogue, 2, 65.
11 Augustin, Sermons sur l'évangile de Jean, 26, 4, Bibliothèque augustinienne, vol. 72 (traduction modifiée par l'autrice).
12 Augustin, Du mérite et de la rémission des péchés, 2, 17, 26-27 (traduction de l'autrice).