Dès avant leur arrivée à Ivry-sur-Seine, le 15 octobre 1933, les trois jeunes femmes à l'origine du groupe (qu'on appellera plus tard les « Équipes Madeleine-Delbrêl ») avaient décidé de prendre le nom de « La Charité ». Nom audacieux (le mot est de Mgr Pierre Veuillot lui-même) mais qui répondait parfaitement aux objectifs qu'elles se fixaient : témoigner de la foi au Christ dans un monde incroyant et pauvre. La charité n'était-elle pas le « savoir-faire de la foi », par lequel elles désiraient montrer que Dieu n'était pas mort en ce monde, comme d'aucuns voulaient le faire croire, puisqu'il suscitait toujours des personnes et des groupes qui donnaient leur vie pour servir leurs sœurs et leurs frères en humanité, sans rien garder pour eux, sinon le temps de puiser l'amour à sa source, celle même de l'amour qui est en Dieu, qui est Dieu.
Cet objectif que Madeleine Delbrêl et ses compagnes avaient conscience de poursuivre sans brio, en étant de « petites gens », avec leurs limites et leurs faiblesses, supposait naturellement qu'elles vivent entre elles ce qu'elles vivaient pour les autres. Comment aurait-on pu croire à l'authenticité de leur don si l'amour qu'elles portaient aux « gens de la rue » n'avait pas été comme le trop-plein de la charité qu'elles avaient soin de vivre les unes envers les autres ? Ainsi, de même que Thérèse de Lisieux avait pu dire autrefois : « Dans le cœur de l'Église, ma Mère, je serai l'amour », elles auraient pu dire à leur tour : « Dans le cœur du monde et de l'Église, nous serons la charité. »
Cela n'enlevait rien aux exigences du discernement pour entrer dans le groupe, au contraire. L'amour surnaturel, c'est-à-dire l'amour du Christ lui-même pour l'humanité, ne pouvait être vécu que par des personnalités déjà structurées humainement et spirituellement, capables de choix comme celui du célibat, de l'obéissance à la responsable du groupe et de la pauvreté. Elles s'y étaient préparées plusieurs années, sous la conduite d'un prêtre de Paris, l'abbé Jacques Lorenzo. Madeleine aimait dire qu'une vraie vocation était d'abord personnelle. Le groupe était né en effet de la reconnaissance d'un appel identique pour chacune, qui les invitait à se mettre ensemble pour s'entraider à mieux atteindre leur objectif : « vivre le Christ » au milieu du monde pour que le monde le rencontre en elles. Chacune avait été saisie par le Christ et elles voulaient ne faire plus qu'un, montrant ainsi la puissance de l'amour de celui dont elles souhaitaient ardemment reproduire la vie. Si elles parvenaient à « le vivre » par sa grâce, c'est qu'il était vivant.
Pour cela, il fallait passer par des moyens très concrets et très humbles, par exemple pratiquer la correction fraternelle, non pour faire la leçon aux autres mais pour les faire avancer dans l'amour et, par conséquent, leur révéler leurs défauts avec délicatesse, en épousant « cette sollicitude personnelle dont le Christ Jésus entoure toutes les âmes humaines ». Et surtout accepter que les autres en fassent autant pour nous, consentir à ce regard bienveillant de l'autre qui nous aime assez et assez humblement pour vouloir notre progrès spirituel. Dans le même sens, apprendre à nous réjouir et à rendre grâce du bien réalisé par les autres, alors même que personne ne mettrait en valeur nos propres efforts. Savoir se situer au diapason des autres, « parler avec ceux qui ont envie de parler », « rire avec ceux qui veulent rire », « pleurer avec ceux qui ont du chagrin ». On écrirait un livre entier avec la multitude de conseils concrets que donne Madeleine à ses compagnes pour établir ce climat de charité fraternelle qui donnait à leur communauté cette note de simplicité, d'attention à l'autre, de détachement de soi qui la caractérisait. Madeleine savait, selon toute la tradition de l'Église, que la vraie charité ne pouvait fleurir que sur le terreau de l'humilité. On ne peut aimer vraiment les autres que si l'on ne se prend pas soi-même pour « une grande personne », comme elle disait. On ne peut aider les autres en vérité que si l'on ne se croit pas indispensable. Elle fondait cette attitude sur l'anéantissement du Verbe, exprimé par l'apôtre Paul au chapitre deuxième de la lettre aux Philippiens.
Y a-t-il une communauté qui ne traverse aucun moment de crise ? Il n'y aurait pas de croissance s'il n'y avait pas de crise. À « La Charité », la crise éclata vers la fin de l'année 1956. Elle dura presque deux ans, jusqu'à Pâques 1958. Les motifs en étaient complexes. À la base, il y avait une question de reconnaissance ecclésiale. Ce petit groupe, accompagné par l'abbé Lorenzo, n'avait en fait rien d'anonyme. On les connaissait. Madeleine rencontrait quasiment chaque année le cardinal-archevêque de Paris pour lui faire part de l'évolution de « La Charité » et partager avec lui ses intuitions et ses soucis missionnaires. Madeleine était en contact régulier avec des évêques français. Depuis plusieurs années, surtout depuis la crise des prêtres-ouvriers, elle était, avec le père dominicain Jacques Loew, docker sur le port de Marseille, en relation avec Mgr Veuillot, alors responsable de la section française de la Secrétairerie d'État à Rome. Elle lui communiquait des réflexions sur l'état de la situation missionnaire en France.
Tous ces contacts ne suffisaient cependant pas. Madeleine et ses compagnes étaient animées d'un désir profond d'être et d'agir au cœur de l'Église. Or, quand elles questionnaient les canonistes, ils leur répondaient qu'elles étaient « inclassables », ce qui provoquait un certain malaise dans le groupe. Elles auraient aimé trouver une place, même si ce n'eût été qu'une toute petite place. Par ailleurs, elles n'avaient pas de spécificité, pas d'œuvres particulières. Elles étaient des laïques, travaillant comme n'importe quel laïc, mais vivant en communauté et pratiquant les conseils évangéliques, investies ici ou là en fonction des circonstances, mais ayant comme seul but d'être la charité du Christ au milieu du monde, sans pouvoir recueillir de résultats comptables. Il y avait quelque chose d'aride et de très exigeant dans ce type de vie.
Enfin, un certain nombre de problèmes personnels venaient perturber l'objectivité des questions qui se posaient. La santé de Madeleine était précaire. Elle avait été épuisée par toutes les questions touchant à la succession de ses parents, décédés à quelques mois d'intervalle en 1955. La rédaction de son ouvrage Ville marxiste terre de mission lui avait pris beaucoup de temps et d'énergie. La gouvernance du groupe reposait beaucoup sur elle. Certains membres s'inquiétaient et distillaient leur inquiétude auprès des autres, d'autant plus que l'abbé Lorenzo, de tempérament plus hésitant, ne suppléait pas beaucoup, tandis que certaines trouvaient en Madeleine une fermeté qu'elles jugeaient excessive. Plus grave, des choses fausses, dont nous ne connaissons pas la teneur, étaient dites sur elle. Madeleine en parle longuement à Mgr Veuillot dans une lettre du 13 juin 1958, une fois l'orage passé et la sérénité retrouvée, sans révéler le contenu de ces accusations sans fondement. Mais elle affirme que le groupe était pratiquement divisé en deux. Il faut dire que deux personnes plus fragiles n'arrangeaient rien en faisant peser sur les autres le poids de leurs difficultés psychiques.
C'est dans ce contexte difficile qu'avait été décidé, à l'automne 1957, un essai d'agrégation à l'institut séculier Caritas Christi, fondé à Marseille par un dominicain, le père Joseph-Marie Perrin. Les contacts pris manifestaient une grande ouverture de la part de Caritas Christi, même si la vie commune de « La Charité » aurait supposé des aménagements pour un institut séculier où les modalités de vie sont différentes. Quinze ans auparavant, en 1942, Madeleine avait demandé au père Louis Augros, premier supérieur du séminaire de Lisieux, d'abriter « La Charité » sous l'aile de la Mission de France. Celui-ci n'avait pas cru devoir donner suite, en s'appuyant sur le fait qu'il n'avait pas été mandaté pour cela par les évêques. Les choses en étaient restées là et l'insatisfaction de « La Charité » en matière d'appartenance ecclésiale était allée en s'accentuant.
Au début de l'année 1958, alors que l'« essai » avec Caritas Christi était largement commencé, l'abbé Lorenzo mourait subitement à Paris sur un quai de métro, le 6 janvier. Quelques jours plus tard, Madeleine confiait à Mgr Veuillot la supervision du discernement en vue de l'agrégation éventuelle à Caritas Christi. Malgré son travail romain très lourd, celui-ci prit cette demande très au sérieux. En lien étroit avec Madeleine, il commença un travail très précis auprès du groupe et de chacune des membres du groupe. Convaincu dès le départ que « La Charité » avait sa vocation propre et qu'une agrégation à Caritas Christi n'était pas opportune, il décida cependant de prendre tout le temps nécessaire pour que chacune puisse faire son discernement dans la liberté. Il laissa se développer à son rythme l'essai d'agrégation, qui permettait de mesurer à la fois les proximités et les différences entre les deux groupes. De son côté, Madeleine rappelait dans des notes adressées aux équipières l'histoire de « La Charité » et les différents éléments de sa vocation spécifique. Surtout, il laissa à chacune une totale liberté de décision quant à son avenir, avec les différentes possibilités qui s'offraient : une entrée en groupe à Caritas Christi, une continuation du groupe de « La Charité » ou au contraire une dispersion. Il permit aussi à Madeleine de franchir une étape majeure dans sa propre vie spirituelle, en l'amenant peu à peu à se détacher de l'avenir du groupe qu'elle avait fondé et dont elle acceptait l'éventuelle dissolution.
Ce lent travail de discernement, qui dura jusqu'à la Semaine sainte de 1958 et s'éclaira dans la lumière de Pâques, permettait aussi à chacune de se replonger dans sa propre vocation, de retrouver son lien au Christ et à l'Église, en deçà des conflits, des inquiétudes et des paroles irréfléchies, et aussi d'une certaine pression morale exercée par certaines des autorités de Caritas Christi, persuadées que l'agrégation devait se faire, au bénéfice des deux parties. Mais surtout, grâce à ce travail d'approfondissement intérieur, chacune pouvait retrouver la source et l'expression de leur vocation commune, c'est-à-dire la charité. C'est ce que rappellera Mgr Veuillot dans une lettre datée du 5 juin1958, alors que la France est divisée par les événements qui entourent le putsch d'Alger du 13 mai :
Jusqu'ici, la plupart des lettres échangées, soit entre Madeleine et ses compagnes, soit avec Mgr Veuillot, portaient sur la comparaison entre les deux vocations de « La Charité » et de Caritas Christi ; maintenant, le futur archevêque de Paris invoque la source retrouvée au terme de ce long cheminement : la charité qui doit inspirer, à l'intérieur comme à l'extérieur, tous les actes du groupe et de chacune dans le groupe. Il fallait sans doute le temps de l'épreuve pour que cette source soit rouverte et que toutes puissent y boire.
Cet appel retentissait déjà dans la charte de la Pentecôte de 1958, qui concluait la recherche et permettait de poursuivre la vie commune sur des bases renouvelées :
Il désigne ainsi le vrai mal qui a atteint « La Charité ». Il y avait certes des questions objectives, mais il y avait plus grave : un manque de charité qui empêchait de voir et de vivre.
Et peu de temps après, alors que surgissent de nouvelles difficultés parce que les fragilités psychologiques que nous avons déjà évoquées empêchent certaines d'adopter une attitude vraiment surnaturelle, il écrit à Madeleine qui a été tentée de renoncer à sa charge : « Les difficultés actuelles ne se résoudront qu'en vous haussant les unes et les autres vers cet idéal de charité par un effort vertueux. Comme je l'écrivais récemment à Christine, aucun texte ne vous donnera la charité ; priez le Seigneur de vous établir dans la charité et travaillez toutes dans ce sens. »
De son côté, Madeleine ajoutait, le 30 mai, sa note particulière en montrant combien la charité ne pouvait se vivre sans la confiance que l'on donne à l'autre :
Mais, finalement, une des clefs de tout cet itinéraire n'est-elle pas dans cette parole de Jean Durand, un ingénieur en retraite qui venait souvent au 11 rue Raspail pour aider les équipières dans la résolution de questions administratives, et qui écrivait dans son journal : « Je n'ai jamais entendu Mademoiselle Delbrêl dire du mal de l'une de ses compagnes. »