J'étais dans une grande ville, il y a plusieurs années, à l'étranger. C'étaient les dernières heures et quelques jours passés là. Je n'avais presque plus d'argent, j'étais très lasse, je souffrais de cette douleur qui frôle en nous l'animal dans l'animal raisonnable que nous sommes : la douleur de la mort, de plusieurs morts, des morts de la même chair que la mienne. Je ne crois pas que je représentais une catégorie humaine. Les vêtements que j'avais étaient sans particularité. Et moi-même je ne suis pas remarquable.
Je marchais depuis plusieurs heures dans les rues pour attendre le moment du train. Pourquoi ne pas dire que je pleurais. Je ne m'en importais pas et attendais que ça passe. Étrangère. Inconnue. Un chagrin commun à tous les hommes qui sue les larmes comme certains travaux la sueur.
Il s'est mis à pleuvoir ; j'avais faim, les pièces de monnaie qui me restaient fixaient ce à quoi je pouvais prétendre. J'entrai dans un minuscule café qui donnait aussi à manger. Je choisis ce que je pouvais acheter : des crudités. Je les mangeai lentement pour les rendre nutritives et pour donner à la pluie le temps de finir. De temps en temps, mes yeux s'égouttaient. Mais, tout d'un coup, mes deux épaules ont été prises dans un bras réconfortant et cordial, une voix me dit : « Vous, café, moi donner. » C'était absolument clair. Je ne me souviens plus de ce qui s'est passé après : c'est une chance car je suis sans goût pour le ridicule.
Si j'avais souvent parlé de cette femme, pensé à elle, prié pour elle avec une reconnaissance inusable, aujourd'hui, cherchant la bonté en chair et en os, c'est elle qui s'est imposée à moi.
Car ce qui donne à cette femme valeur de signe chrétien, d'image lointaine mais fidèle de la bonté de Dieu : c'est qu'elle a été bonne parce qu'elle était habitée par la bonté, non parce que j'étais « des siens » familialement, socialement, politiquement, nationalement, religieusement. J'étais l'« Étrangère », sans indices d'identité. J'avais besoin de bonté, j'avais même besoin de la bonté quand elle se fait miséricorde. Elle m'a été donnée par cette femme.