Le 21 mai 2026 marquera le 30e anniversaire de l'enlèvement des moines de Tibhirine. Reviennent alors à notre mémoire les images du film Des hommes et des dieux (de Xavier Beauvois, 2010). La tension monte autour du monastère, les moines savent leur vie en danger. Les voici pris en tension entre leur solidarité avec un peuple aimé et la dislocation de l'unanimité communautaire. Car ils ne sont pas égaux pour faire face au danger. Certains prennent peur et demandent à partir ; d'autres, Christian de Chergé en tête, sont prêts à aller jusqu'au bout au nom de leur solidarité avec le peuple environnant. S'ensuit un long discernement communautaire. Voici l'union des cœurs mise à mal.
En un tout autre contexte, alors que l'Ordre des jésuites commençait à prendre forme, Ignace de Loyola et ses compagnons eurent l'intuition que désormais plus rien ne serait pareil. Adieu la bienheureuse époque où ils se réunissaient régulièrement pour prier, pour échanger, pour se soutenir les uns les autres, pour discerner ce à quoi ils étaient appelés. Terminé le temps des études à Paris et ses facilités relationnelles. Comment prendre soin de l'union des cœurs entre compagnons appelés à être dispersés aux quatre coins de la planète ? Elle deviendra un des premiers soucis d'Ignace devenu supérieur général d'une Compagnie en rapide expansion. Sous sa plume l'expression reviendra de multiples fois. Benoît Vermander souligne dans ce dossier que les lettres que s'échangent les compagnons de Jésus offrent davantage qu'un simple soutien spirituel et amical, il conduit aussi au partage de réflexions spirituelles et à l'approfondissement de la pensée et de la connaissance de Dieu.
Dans l'histoire des chrétiens, tant d'obstacles se sont levés contre l'unité. Bernard Pitaud raconte ainsi comment Madeleine Delbrêl et ses proches ont enduré, puis traversé, l'épreuve de leur groupe devenu incapable de porter l'amour autour de lui, puisque l'amour n'était plus vécu entre eux. À l'inverse, les rassemblements de Taizé manifestent combien réunir des jeunes issus d'une grande diversité ravive l'espérance et fait signe pour nos sociétés polarisées et apeurées (Claire et Martin). L'organisation des JMJ, pour sa part, s'est progressivement donné des exigences éthiques quant à la manière de célébrer et de fêter, afin que ses rassemblements soient au service de la rencontre et de l'expérience spirituelle et non pas une simple expérience océanique (Charles Mercier).
Plus fondamentalement, la Bible et l'histoire de la spiritualité nous rappellent que la communion entre les personnes prend sa source en Dieu même, plus précisément dans le cœur de Jésus. Contempler la manière de faire de Jésus, nous laisser inspirer par son esprit tendent à nous faire ressembler à l'unique visage de Dieu sur terre. Contemplation certes, mais cela ne pourra se traduire dans la réalité de nos existences que dans la mesure où nous y travaillerons : en opérant une remise de soi humble et continue, en s'engageant généreusement dans l'expérience communautaire (Ophélie Yoshida, Jérôme Lagouanère et Daniel Régent). Autrement dit, on ne peut espérer une union avec ses frères et sœurs sans union à Dieu, et réciproquement.
La liturgie met en lumière les conflits et dissensions communautaires, nous le savons trop bien. Dans le même temps, elle nous empêche d'en rester là. Car la célébration eucharistique, en particulier, nous invite inlassablement à faire assemblée. « La liturgie "fait la vérité" sur nos motifs de division… Elle n'est pas une solution miracle qui pourrait produire l'union des cœurs, mais elle invite à un discernement sur ce que nous vivons » (Patrick Prétot). Tel le Royaume, l'union des cœurs relèverait d'une promesse dont nous bénéficions gracieusement déjà là de temps en temps, et pas encore tout à fait.