Je m’occupe aujourd’hui d’une petite entreprise de menuiserie générale de bâtiment et d’isolation, créée en 1976, qui a l’agrément d’« entreprise adaptée ». Située dans l’agglomération lyonnaise, elle compte 30 salariés, dont 14 fragilisés par la maladie psychique et bénéficiaires d’une reconnaissance de travailleur handicapé. Le parcours d’insertion de ces personnes, appelées « aide-menuisiers », est au coeur du projet de l’entreprise avec, comme support, l’activité économique ordinaire d’une entreprise du bâtiment. Organisation et travail adaptés aux fragilités psychiques, « rentabilité raisonnable », compagnonnage, développement des compétences et responsabilité collective sont les maîtres mots qui cimentent le quotidien de l’entreprise. Ceux-ci se juxtaposent bien entendu à ceux plus classiques de client, délai, qualité, trésorerie, résultat, etc.
Ce qui a donné à mon activité professionnelle une dimension de service tient en partie, outre un contexte familial porteur, à la découverte de l’Afrique, notamment par la rencontre de missionnaires et de coopérants : ils me semblaient vivre de manière totale et désintéressée le service aux autres, qui m’a été inculqué comme principe de vie par le scoutisme. Ils étaient, par ailleurs, en un sens, de sacrés entrepreneurs.
Alors que j’étais jeune, le continent africain formait dans mon environnement familial une sorte de toile de fond « normale » qui rendra naturel un premier départ, et en premier lieu par différents missionnaires : un grand-oncle maternel père blanc, très original, qui a passé toute sa vie au Mali, passionné par ce pays et rempli d’espérance, et qui marquait discrètement sa présence dans notre quotidien d’enfants par différentes revues, statues, objets divers ; un autre grand-oncle paternel, évêque en Afrique centrale et que l’on voyait régulièrement l’été ; un grand ami de mon père, père blanc également, qui vivait à Soweto et a donné toute sa vie à l’Afrique du Sud jusqu’à en mourir, assassiné il y a deux ans par trois gamins.
Par la suite, j’ai été particulièrement marqué par la forte figure de Charles de Foucauld : il a vécu de manière radicale la pauvreté évangélique, avec pour unique souci de rendre présent le Christ dans le désert de Tamanrasset et de rencontrer ses frères musulmans en vérité, à contre-courant de certaines pratiques de l’époque. Il eut aussi à tenir la délicate posture d’un Français en contact avec les autorités coloniales et militaires, ne partageant certainement pas toutes leurs positions. Je suppose qu’il a suscité au moins le questionnement, et assurément une influence positive.
D’une certaine manière, notre monde économique peut être vécu comme une forme de désert (de sens !). Le P. de Foucauld nous rappelle l’importance de la présence humble, fragile mais vraie des chrétiens en entreprise et dans le monde économique en général, avec une ténacité et un dénuement renouvelés dans la foi. À son image, je suis en particulier « attendu » sur ma manière d’« entrer en relation » avec l’autre, comme lui-même le fit indifféremment avec habitants, soldats français ou voyageurs passant à proximité de sa cabane. Cela prend particulièrement sens lorsque les salariés souffrent d’une maladie de la relation (comme sont parfois décrites les maladies psychiques), tout en ayant bien entendu le souci premier de faire tourner l’entreprise.
Nous avons, comme lui également, des postures bien délicates à tenir ; mais aussi à être, comme lui, le signe d’une primauté de l’homme, en inversant notamment les conceptions actuelles des buts et moyens de l’économie.
 
Arnaud Desjonquères
Chef d’entreprise, Lyon