Nos vies sont-elles condamnées à osciller entre le « Je suis en retard » du lapin blanc d'Alice et le « Je n'aurai pas le temps » de Michel Fugain ? Trop souvent, nous sommes pressés et avons l'impression d'avoir un train de retard. Et que dire de notre vie spirituelle où, parfois, avec un brin de honte, nous confessons peiner à garder le temps de la prière ? Mais y a-t-il quelqu'un n'ayant jamais lutté pour sauvegarder ce temps dans sa propre vie ? Pourtant, le temps a tout à voir avec notre prière. Certes, on peut lutter contre cette tendance en changeant le verbe : il ne faudrait pas avoir du temps mais bien prendre le temps, celui d'une relation personnelle avec le Seigneur.
Et s'il fallait poser un pas de plus et regarder comment la liturgie – qui n'est autre que notre manière de prier ensemble – nous invite à vivre le temps d'une autre manière ? La Présentation générale de la liturgie des heures nous convie ainsi à « sanctifier le temps1 » : il s'agit de glisser Dieu au cœur de notre journée quand nous n'y sommes pas vraiment ; tout comme il s'agit, réciproquement, de glisser notre journée dans toute son étoffe, dans le cœur de Dieu. Que l'on prie ou pas les offices de cette liturgie, il se trouve là un élément de choix, dans le but de « consacrer tout le cycle du jour et de la nuit », de redonner à Dieu tout ce qu'il nous a donné. Formée essentiellement par la parole de Dieu, cette liturgie nous enseigne et nous polit au fil de ses répétitions, progressivement, doucement, ainsi que le ressac de la mer. Chaque « heure » a sa tonalité propre et c'est la raison pour laquelle il convient de chercher à respecter la « vérité des heures », du matin jusqu'au soir, comme un souffle dans notre journée. Rappelons que cette prière n'est pas uniquement celle des consacrés : elle est bien celle de tout le peuple de Dieu et une invitation à s'en saisir à sa manière, même si ce n'est que le temps d'un psaume, prié en communion avec ceux qui prient tout l'office. Comme le dit l'abbé de Keur Moussa (Sénégal) dans un livre récent, cette prière nous ouvre à l'œuvre pascale du Christ en ce qu'elle nous fait « revenir à la source de ce qui, aujourd'hui, transfigure notre temps et suscite notre libération : la présence du Ressuscité au milieu de nous2 », ouverture de notre temps à Celui qui lui donne sa fin et sa saveur.
C'est également vrai pour ce que nous vivons généralement le plus : la célébration de la messe. Entre caractère cyclique du retour des saisons et préparation toujours neuve de la célébration pascale, entre temps linéaire de nos vies où nous ne vivons jamais exactement de la même manière et rituels annualisés, elle est une manière de nous rendre attentifs aux infimes variations : de la couleur des ornements aux chants spécifiques, présents ou bien au contraire supprimés. Au lieu de nous dire que « c'est toujours la même chose », la liturgie nous invite à rester en éveil et à devenir sensibles à la pédagogie qu'elle propose. Alors que le temps de Noël touche à sa fin et que nous entrons dans le temps ordinaire, la liturgie nous invite encore à nous rappeler que c'est dans cet ordinaire, dans ce quotidien, que Dieu nous attend. Et, bientôt, la liturgie du Carême et sa plus grande sobriété, sans Gloria ni Alléluia, nous convieront à préparer notre cœur dans une joie plus intérieure. Une manière non de devenir ritualiste mais certainement de choisir résolument d'habiter le temps avec le Seigneur notre Dieu.