La musique sert et accompagne la liturgie. Elle la seconde, comme la liturgie est seconde par rapport au Christ. Porte-Parole, elle voudrait pouvoir désigner quelque chose de son mystère, contribuer à le faire connaître, aimer et advenir. Pour cela, il lui faut d’abord convenir au geste ou au temps liturgiques auxquels elle est desti­née, et être en mesure de mobiliser spirituellement une assemblée – l’enthousiasmer au sens étymologique du terme 1. Nous pouvons demander au chant qu’il nous tienne haut dans notre âme tout autant qu’agenouillés aux pieds du Verbe qui nous parle.
 

Habiter le Mystère


Si la musique sert la liturgie, c’est en habitant le Mystère qu’elle célèbre, dans sa double dimension d’intériorité et de transcendance. Elle permet alors la construction et l’expression de la foi personnelle et communautaire. On la voudrait simple, mais la simplicité est peut-être une des choses les plus difficiles à atteindre. On la voudrait accessible, ce qui ne se traduit ni par la banalité, ni par l’indigence de sa facture. Elle peut alors s’adresser au coeur profond, comme peut-être elle est seule capable de le faire, avec l’inspiration de l’Es­prit et la Présence du Verbe à ses côtés. Initiatique, mystagogique, elle déploie l’échelle sur laquelle montent et descendent les anges de Dieu.
De tout âge, la musique religieuse émane de cet « ineffable échange » entre l’humain et le divin. Réalité immatérielle, elle fait corps avec celui qu’elle visite ; elle réveille des désirs enfouis ou en attente, les accompagne et les conduit. Cette incarnation, si elle est portée par une musique qui le lui permet, suscite en retour comme une élévation et une assomption de notre humanité vers Dieu. Luther l’avait bien compris quand, à travers le chant des chorals, véritable bibliothèque de catéchisme sonore, il faisait rendre à Dieu par l’assemblée tout le bien que Celui-ci avait fait pour elle. Comme dans l’admirable prophétie du Livre d’Isaïe (55,10-11), la musique inspirée par la Parole de Dieu travaille les coeurs et les ensemence en profondeur. Elle incorpore la Parole et donne à toucher le Verbe de Vie. Ce qui se joue ici dans l’ordre de l’Incarnation peut être as­sumé par celui de la Rédemption. Ainsi, durant la seconde guerre mondiale, Shalom Katz, demandant à chanter la prière des morts avant d’être fusillé, mit tant de son corps et de son âme dans cette ultime expression de sa foi juive que son exécuteur, bouleversé par son chant, lui épargna la vie.
Le chant qui vit en liturgie a vocation à réaliser ce qu’il signifie. Celui du Kyrie, par exemple, devrait pouvoir faire doucement émerger la part d’ombre et de péché qui nous habite, pour que, dans l’acte même du désir et du chant, celle-ci soit dépliée et transfigurée à la lumière de Dieu. Cela ne peut advenir à travers des mélodies qui flottent à la surface de notre être sans pouvoir en gagner les profon­deu...
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