En France, la pratique de diverses formes de méditation détachée de tout arrière-plan religieux se répand et promeut une spiritualité sans religion qui s'inspire du christianisme. Cet article propose quelques points de repère pour discerner et appréhender ce qui distingue la méditation chrétienne de ces méditations.

Dans le domaine du développement personnel, l'abondance et la variété de l'offre sont impressionnantes. Au-delà des trucs antistress, une conviction commune semble se dégager : il n'est pas de développement personnel sérieux sans pratique de la méditation – méditation de pleine conscience, méditation transcendantale, yoga, zazen, etc. Quatre millions de Français se sont déclarés pratiquants en 2019.

Mystiques sans Dieu ?

Aux pratiques venues d'Asie s'ajoutent de plus en plus celles qui viennent d'outre-Atlantique : méditation transcendantale et méditation de pleine conscience notamment. Elles s'enracinent souvent dans la pensée des philosophes américains du XIXe siècle, communément appelés « transcendantalistes ». Issus du protestantisme, ces penseurs prônent une vie spirituelle branchée sur la nature et les forces naturelles de l'esprit humain. Cette spiritualité pour personnes dites SBNR (Spiritual But Non Religious) s'inspire du christianisme, mais elle ne repose plus sur la foi au Tout Autre. On reste dans la sphère de la nature et des forces de l'esprit humain, « transcendant » à lui-même. Le dépassement de l'esprit par lui-même et l'accès à la paix intérieure que produit ce dépassement demeurent intérieurs à ce monde, à cette vie, à notre expérience psychologique, il n'est pas besoin de se référer à un « Dieu ». Pour ces unchurched (« sans Église »), il suffit de faire place au « divin » qui est en nous et de laisser se dilater la liberté qui est notre apanage, hors institutions dogmatiques et hiérarchiques1.

De ce côté-ci de l'Atlantique, nombre de catholiques sont impressionnés par ces succès. Ils s'interrogent : ce genre de méditation est-il compatible avec la méditation chrétienne ? Ces techniques peuvent-elles être considérées comme des propédeutiques bienfaisantes ? Ou ne constituent-elles pas des impasses dans lesquelles on court le danger de s'enfermer ?

Les questions en jeu sont trop complexes pour pouvoir être tranchées dans le cadre d'un simple article et par le premier théologien venu. L'unanimité est loin d'être faite, dans la théologie catholique, sur ce que pourrait être une anthropologie chrétienne, c'est-à-dire une représentation de l'homme informée par le mystère du Christ et qui soit intelligible aux non-croyants2.

L'urgence invite à se limiter à quelques points de repère pour un premier discernement. On en retiendra quatre, en bravant le ridicule de la simplification.

La motivation

L'adepte du développement personnel ou de la méditation autocentrée est d'abord à la recherche de la paix intérieure, de la sérénité bouddhiste, de l'apatheia stoïcienne… bref, de la tranquillité de l'âme parvenue au détachement parfait. Le sage, ou le saint, n'est jamais en colère, jamais découragé, jamais agressif, jamais égoïste.

Dans le développement personnel, on apprend à neutraliser ses affects. J'apprends à renoncer à changer ce que je ne peux pas changer (les choses, les événements, les autres), mais à travailler à changer ce que je peux changer (mon regard sur ces réalités).

On est vraiment habité par le « souci de soi », le travail sur soi. Le risque, c'est de se laisser enfermer en soi, d'être excessivement préoccupé de soi, encombré par soi. Devant des décisions à prendre, on peut se laisser facilement paralyser par la question : est-ce que ce sera bon pour moi ? Est-ce que cela ne risque pas de compromettre le fragile équilibre intérieur auquel je suis en train de parvenir ? Bref, je suis constamment dans l'observation de moi, à l'écoute de mon moi.

Il en va de même dans la voie chrétienne. Il suffit d'observer les novices d'un monastère ou d'un ordre religieux : la gravité de leur maintien et de leurs propos ne va pas sans un certain manque de naturel et de spontanéité.

Mais une particularité doit être tout de suite soulignée dans la voie spirituelle chrétienne. Si on s'y engage, ce n'est généralement pas d'abord pour trouver la paix du cœur, ni pour se sculpter un personnage de sainteté. Ou si c'est pour ces raisons, on déchantera vite. Si quelqu'un s'engage dans la prise en main de sa vie spirituelle, c'est parce qu'il a rencontré une personne et que cette rencontre lui a brûlé le cœur. C'est à cause de Jésus de Nazareth, pour lui et avec lui, qu'on s'engage sur le chemin de l'Évangile vécu. Le spirituel chrétien, même s'il ne s'en rend pas bien compte au début, s'engage dans un compagnonnage de plus en plus étroit avec Jésus. Celui-ci est son ami, son guide, son maître, et il finit par devenir l'amour de sa vie. Le disciple ne cesse de le contempler, de le scruter, de l'écouter dans l'Évangile et dans toute l'Écriture puisque, selon la foi chrétienne, le Christ se laisse déchiffrer dans le Premier Testament aussi.

Le chrétien vit dans la conviction que Jésus n'est pas seulement un professeur de vie et un modèle de vie. Le chrétien vit dans la conviction que, si le Jésus historique est mort, son Esprit est vivant en lui, en tout chrétien et potentiellement en tout être humain. Dès les débuts de son chemin spirituel, le disciple se met à l'écoute de l'Esprit de Jésus. Non seulement il intériorise l'histoire de Jésus, ses enseignements, les moindres de ses paroles, faits et gestes, sa posture dans la vie, mais il cherche à se faire entrer Jésus dans la peau. Son but, c'est de se laisser identifier à Jésus. Pouvoir dire un jour, comme saint Paul : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20). Faire toute la place possible à Jésus en soi. Laisser Jésus respirer en soi (pneuma signifie « souffle » et « esprit »).

Évidemment, une telle identification à la personne de Jésus n'est pas donnée d'emblée. Il faudra beaucoup de temps, d'efforts plus ou moins adroits et – n'ayons pas peur des mots – de sacrifices.

Dans le développement personnel et dans la voie bouddhiste, il y a aussi beaucoup d'épreuves à traverser. Mais on entrevoit que la motivation de départ et surtout le chemin sont assez différents. Le disciple de Jésus ne se bagarre pas avec lui-même pour parvenir à vivre en paix avec lui-même et avec les autres. Il se bagarre pour être de plus en plus fidèle à Jésus, ami de Jésus. Si, en cours de route et de plus en plus par la suite, la paix du cœur lui devient de plus en plus habituelle, durable et profonde, c'est tant mieux. Et c'est d'ailleurs ce qui se passe normalement. Les Pères du désert insistaient sur la grâce de l'apatheia. Mais le disciple éprouve que cette paix lui est donnée par surcroît, gratuitement. Il ne la mérite pas.

Certes, Jésus a bien dit : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous donnerai le repos » (Mt 11, 28). Mais d'ordinaire, ce n'est pas cette parole qui a mis en route le disciple de Jésus, le vrai disciple de Jésus, celui qui ne se laissera pas décourager par les épreuves, celui qui persévérera. S'il s'est mis en route, c'est parce qu'il a été séduit par Jésus. Il ne peut pas faire autrement que de se laisser attirer par Jésus. C'est comme une histoire d'amour. C'est une histoire d'amour. Parfois, il y a eu un coup de foudre ; parfois, c'est monté au cœur progressivement. Mais on ne peut pas faire autrement que chercher cette intimité avec l'autre, Jésus. « J'ai perdu mon cœur pour ce Jésus de Nazareth, crucifié il y a dix-neuf cents ans, et je passe ma vie à chercher à l'imiter autant que le peut ma faiblesse », écrivait Charles de Foucauld à Gabriel Tourdes, son grand ami de lycée, demeuré, lui, agnostique. Dans le cœur du disciple, il y a cette certitude : « Vers qui d'autre aller ? C'est lui qui a les paroles de la vie éternelle. » Passons au deuxième trait.

Le chemin, la « méthode »

Le méditant est un assis. Le spirituel chrétien est un marcheur. La distinction est grossière, mais elle peut être suggestive. C'est un fait que les traités de spiritualité chrétienne sont structurés par l'image du chemin, plus précisément de l'ascension : Jean de la Croix dans la Subida (La montée du Carmel) ; Thérèse d'Avila dans Le chemin de perfection ; avant eux, le grand classique médiéval, saint Bonaventure dans Les trois voies et leurs degrés.

Les images sous-jacentes sont celles du Premier Testament : l'ascension du Sinaï, le voyage d'Abraham, la marche d'Israël au désert… Dans les évangiles, Jésus est perpétuellement en marche : il va au-devant des gens, il entre dans les bourgs, dans les maisons. À la différence de Jean Baptiste, Jésus n'est pas un statique, c'est un marcheur.

La voie chrétienne est mouvement, chemin. Ce mouvement n'exclut pas la posture de la méditation, au contraire. Les évangiles soulignent que Jésus s'écarte souvent, la nuit surtout, pour prier.

Il n'y a pas de vie spirituelle chrétienne personnelle, personnalisée, adulte, concertée, sans un minimum de méditation. Prendre du temps pour contempler le Christ, se le laisser entrer dans la peau. Sainte Thérèse d'Avila est formelle sur ce point.

La vie spirituelle est d'abord affaire de respiration. Le mot « esprit », aujourd'hui en français, a d'abord un sens abstrait : l'esprit de l'homme, c'est son intellect. Mais l'esprit a quelque chose à voir avec le souffle : les mots « esprit », « respirer » et « inspiration » sont formés sur le même radical.

La vie spirituelle commence par le corps. Tous les méditants du monde le savent, qu'ils soient bouddhistes, hindouistes, soufis ou chrétiens : la vie spirituelle commence au niveau de la ceinture. Méditer, c'est d'abord prendre conscience de sa respiration, laisser s'accorder l'esprit et le souffle. Prier, c'est reprendre souffle.

La singularité chrétienne commence à partir du moment où on ne médite pas pour faire le vide, pour coïncider avec un centre énergétique profond, pour perdre conscience de soi ou, au contraire, pour accéder à un état second, une hyperconscience de soi, mais pour s'unir au Christ Jésus. La contemplation chrétienne consiste à se laisser assimiler au Christ Jésus.

Le Christ Jésus est un marcheur. Il invite ceux qui sont impressionnés par lui à le suivre. La vie mystique chrétienne est une itinérance.

Le maître livre de l'historien jésuite Michel de Certeau (1925-1986), La fable mystique (1984), s'achève sur cette formule souvent citée : « Est mystique celui ou celle qui ne peut s'arrêter de marcher et qui, avec la certitude de ce qui lui manque, sait de chaque lieu et de chaque objet que ce n'est pas ça, qu'on ne peut résider ici, ni se contenter de cela. Le désir crée un excès. Il excède, passe et perd les lieux. Il fait aller plus loin, ailleurs. Il n'habite nulle part. » Ce désir n'est certes pas à exténuer en soi. Passons au troisième trait.

Le rapport à l'histoire

Le développement personnel, les pratiques spirituelles autocentrées reposent sur des visions de l'homme en quelque sorte atemporelles, valables toujours et partout.

La spiritualité chrétienne, elle, est liée à l'histoire, à un événement historique, Jésus de Nazareth. En outre, elle appelle le disciple à s'insérer activement dans la société de son temps, à s'engager dans la vie politique, économique, sociale, même si le christianisme n'est porteur d'aucune théorie économique ou politique (il n'existe pas de politique chrétienne, ni d'économie chrétienne).

La spiritualité chrétienne n'apporte pas une connaissance sur les lois cachées de l'univers ; elle n'est pas une gnose, une connaissance qui, à elle seule, libère l'esprit ; elle est immédiatement appel à une pratique : mettre en œuvre la charité. L'histoire dans laquelle elle s'inscrit est une histoire d'incarnation. Ici, le récit exemplaire est le chapitre 25 de l'évangile de Matthieu, la divine surprise : ceux qui seront sauvés, ce ne sont pas ceux qui auront crié le plus fort « Seigneur ! Seigneur ! », mais ceux qui auront nourri l'affamé, vêtu celui qui n'avait rien à se mettre, visité le malade solitaire sur son lit d'hôpital ou le prisonnier dans sa prison. En eux, en effet, se cachait le Christ.

Ce qui compte, pour le spirituel chrétien, ce ne sont pas les états d'âme plus ou moins exquis qu'on aura éprouvés, c'est ce qu'on aura fait pour le prochain, c'est-à-dire pour le Christ. C'est une spiritualité de l'incarnation. La spiritualité chrétienne ne culmine pas dans la révélation de réalités supérieures. Elle culmine dans une praxis. Les grands mystiques sont de grands actifs, tout entiers mobilisés par l'amélioration de la vie de leurs frères humains : Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, Vincent de Paul… Ce qui les a rendus célèbres de leur vivant, ce sont leurs réalisations (fondations de monastères, d'œuvres de charité, etc.). Les particularités de leur vie spirituelle n'ont été connues généralement qu'après leur mort. Mais ils ont contribué à faire l'histoire.

Ils auront d'abord contribué à faire l'Église, à « faire Église » avec d'autres en qui ils ont reconnu des frères. La voie chrétienne ne saurait être une expérience solitaire de bout en bout. Toujours, elle passe par l'expérience de la fraternité vécue, du partage.

La spiritualité chrétienne, en principe, ne renferme pas sur soi, elle ouvre à l'autre, au prochain, elle se nourrit du rapport à l'autre. Parce que l'autre, le prochain, c'est le Christ, c'est Dieu lui-même. Et d'abord parce qu'en moi, il y a autre que moi.

La place de l'Autre

La spiritualité chrétienne commence, comme la recherche de développement personnel, par l'entrée en soi-même, « l'introversion ». Elle commence par prendre distance par rapport à tout ce qui, extérieur à moi, me fascine. Mais ce qui la met en route, en réalité, c'est l'appel de l'autre. Il y a en moi une voix qui m'appelle et qui me suggère qu'il y a en moi plus grand que moi, autre que moi.

Cet autre n'est pas le « divin » anonyme de la méditation de pleine conscience. Dans la foi chrétienne, cet autre a un nom : le Christ. En tout homme, il y a autre que l'homme : le Christ qui, inlassablement, veut vivre en nous – « naître » en nous, disait Maître Eckhart. En nous, il y a de l'autre, Rimbaud l'avait bien dit : « “Je” est un autre. » Et Pascal : « L'homme passe l'homme. »

De cette différence, de cette altérité, on a scrupule à dire davantage. Ce trou dans la phénoménalité, cette frontière sur laquelle sans cesse bute l'esprit humain, devant laquelle les mots font défaut. Cet irreprésentable, cet impossible à penser et qui pourtant fait penser, ce n'est pas seulement la foi chrétienne qui le pointe. Mais les sciences humaines, dans leur état actuel du moins, le désignent. C'est ce que Michel de Certeau n'a cessé de suggérer, sans insister, à mots couverts, dans sa traversée de la psychanalyse, de l'histoire, de la sociologie, de la linguistique, de la sémiotique. Les sciences humaines – la psychanalyse notamment qui, dans les années soixante, devait expliquer l'homme à lui-même – sont devenues modestes. Elles reconnaissent qu'elles ne bouclent pas. Au terme de leurs analyses les plus subtiles, il y a toujours un reste, un excès. De l'inexplicable en l'homme, de l'insu. Cette marge d'inconnaissable, cet excès, il convient de le respecter.

Le foyer de la vie spirituelle chrétienne, c'est cet excès, cette trace de l'autre en nous. Ce trou dans la phénoménalité, dans la création, il est figuré dans le thorax ouvert de Jésus crucifié comme dans l'ouverture de son tombeau béant : ouvertures, lieux de passage (en hébreu pessah, « pâque »).

L'homme est ouverture sur ce qui n'est pas lui et le dépasse. La méditation chrétienne scrute cette brèche.

Quand l'homme rentre en lui-même, croit pouvoir s'habiter et se posséder parfaitement lui-même, coïncider avec lui-même, à cet instant, il est immédiatement expulsé de lui-même par l'autre en lui qui lui enjoint de sortir de soi, de faire exode. « Si tu veux me trouver, me respecter, me laisser vivre, sors de ton ego. » C'est la loi du désir. Toute vie spirituelle commence par un exode.

L'autre en face de moi

Aimer son prochain, aimer Dieu, c'est tout comme. Ici le paradigme, le récit exemplaire, c'est la parabole du Bon Samaritain (Lc 10, 30-37). La parabole désigne le prochain, de manière inattendue, comme celui qu'on est obligé d'aimer, en l'occurrence le Samaritain qui a ramassé le blessé : « Qui, demande Jésus, s'est montré le prochain de l'homme tombé aux mains des brigands ? » (Lc 10, 36). Le prochain, c'est celui dont je suis l'obligé, avant même qu'il ait fait quoi que ce soit pour moi.

La spiritualité chrétienne peut se vivre, certes, dans les solitudes du Nevada. Mais, normalement, elle se vit dans cette circulation permanente des uns au milieu des autres. Parce que c'est dans cette circulation même, ce brassage même, que vit le Christ. Le Christ est l'âme de ce brassage, de ce vivre ensemble pacifique, amical, fraternel. En lui, nous reconnaissons l'âme de la fraternité humaine. « Il s'est fait chair et il a planté sa tente parmi nous », écrit saint Jean au prologue de son évangile (Jn 1, 14). La vie spirituelle chrétienne, c'est cette cohabitation permanente avec les hommes et entre les hommes, cet « entretien » permanent entre eux, parce que le Christ Verbe est conversation permanente, vie permanente partagée par les hommes.

Ici, le récit exemplaire est celui du chemin d'Emmaüs (Lc 24, 13-35). Récit d'un entretien, d'une conversation, d'un moment de vie partagé au long d'un chemin, sur la voie publique. Cléophas et son compagnon « s'entretiennent » de ce qui s'est passé à Jérusalem. Un marcheur anonyme, parmi les autres marcheurs qui circulent sur ce chemin, se mêle à la conversation. Il partage avec eux un moment du temps. Il est un parmi d'autres. Mais il a une façon bien à lui de se référer à la parole de Dieu, au Verbe de Dieu. Une manière unique de déchiffrer ce Verbe inscrit dans l'histoire d'Israël, de « l'interpréter », c'est-à-dire de laisser parler la Parole, comme Arthur Rubinstein « interprète » une partition de Chopin. Cette interprétation brûle le cœur de Cléophas et de son compagnon. Cette brûlure, cet amour leur vient de l'autre, de l'inconnu, de l'étranger qui est à côté d'eux et qui ressemble à Monsieur Tout-le-monde. Cet autre, cet étranger qu'ils ont invité à leur table, leur a révélé ce qu'ils ont au fond du cœur. Ce qu'ils ont au fond du cœur, désormais, est l'expérience du Verbe, l'expérience de la Parole, l'expérience du Christ vivant. Il va falloir qu'ils quittent l'auberge, qu'ils se remettent en route et qu'ils partagent avec d'autres l'expérience qu'ils viennent de partager, cette certitude simple : en Jésus, la vie est plus forte que la mort.

L'épisode d'Emmaüs, pour Luc, c'est la parabole de la vie chrétienne ordinaire. Vivre de la spiritualité chrétienne, vivre de l'Esprit du Christ, c'est marcher sur le chemin de tout le monde, et être prêt à se laisser aborder par n'importe quel inconnu, parce que n'importe quel inconnu peut être le Christ et vous aider à laisser la vie du Christ transfuser en vous, circuler en vous et hors de vous. Être disponible à la rencontre permanente avec l'Autre. Si on consent à la rencontre, la vie se révélera plus forte que la mort.

***

Une conviction commune se dégage de l'expérience des chercheurs de sens et des praticiens de la méditation. Ceux qui ont persévéré dans ces voies difficiles le disent tous : le bonheur, la paix intérieure et la joie ne se conquièrent pas à la force du poignet. La paix et la joie sont données, elles sont à recevoir.

Recevoir : c'est le mot-clé de la vie spirituelle, parce que c'est le mot-clé de l'amour. Il ne s'agit pas d'opposer eros et agapè, l'amour qui prend et celui qui donne3. En réalité, dans tout amour, humain, païen ou chrétien, il s'agit et de prendre et de recevoir. La contradiction n'est qu'apparente4.

Recevoir est certes plus difficile que prendre : pour recevoir, il faut être humble, pauvre. Alors, cette pauvreté devient richesse, sauf si on s'appauvrit par calcul, évidemment.

La posture de la méditation devient alors d'attendre. On se prépare à recevoir. Attendre : « cette action passive », cette action « qui n'est presque pas une action », cette « disposition à recevoir ce qui arrivera » (François de Sales5).

Pour les chrétiens, l'incarnation vivante du recevoir, c'est Jésus de Nazareth. Saint Paul résume ainsi la trajectoire du Christ : il n'a pas refermé le poing sur sa divinité, mais il s'en est dessaisi pour se présenter en homme, et en homme humble, humilié jusque dans sa mort ; c'est pourquoi Dieu l'a élevé, faisant éclater sa divinité (Ph 2, 9-11).

Sa divinité, Jésus l'a reçue. Pour nous la donner, pour la partager avec nous. Il nous a « enrichis de sa pauvreté » (2 Co 8, 9).

Aux deux extrémités de la Bible, donc, un poing qui se referme pour prendre (Adam) et une main qui s'ouvre pour recevoir et pour donner (Jésus).

Cette image de Jésus est fondatrice de la spiritualité chrétienne. D'autres peuvent se passer de cette image pour accéder à la sainteté, à cet idéal de sainteté. Mais les chrétiens, eux, ne peuvent s'en passer. C'est la seule différence, et elle est considérable.

 

Notes :

1 Cf. Jean-Marie Gueullette, La spiritualité est américaine, Cerf, 2021.
2 Cf. Bernard Minvielle, Qui est mystique ? Un demi-siècle de débats (1890-1940), CLD, 2017 ; et Dominique Salin, L'expérience spirituelle et son langage, Éditions des Facultés jésuites de Paris – Centre Sèvres, 2015, pp. 95-143.
3 Cf. Anders Nygren, Eros et Agapè, 1930, et Denis de Rougement, L'amour et l'Occident, 1939.
4 La prière capitale des Exercices spirituels d'Ignace de Loyola, l'offrande de soi à « la Divine Majesté », commence ainsi : « Prends, Seigneur, et reçois toute ma liberté… » (Ex. sp., 234).
5 François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, IX, chapitre 15.