Le père Claude Flipo, rédacteur en chef de Christus de 1988 à 2004, nous a quittés le 12 octobre 2025. En homme profondément attentif à la vie de l’Esprit, il a su créer dans la revue un heureux équilibre entre l’accueil des nouvelles pratiques et des nouvelles questions du temps, et une prudence enracinée dans une tradition ignatienne très finement connue de lui.
Les deux derniers articles de lui parus dans Christus feront découvrir la profondeur et la délicatesse de Claude Flipo à ceux qui ne l’ont pas connu, et rappelleront aux autres l’homme discrètement rayonnant qu’il était. En 2022, dans « Revenir à Paray-le-Monial » (où il vivait alors), il parle, à la lumière de l’histoire de la dévotion au Cœur de Jésus, du désir et de la difficulté à se laisser aimer par Dieu. Sa familiarité avec ce lieu et ceux qui s’y rendent lui font exprimer dans la finale de son article une confiance très belle dans la foi du peuple de Dieu qui s’y exprime.
« Tourne mes sens à l’intérieur », paru au début de l’année 2025, reflète une très longue et riche expérience de l’accompagnement spirituel, qu’il avait pratiqué en des circonstances extrêmement diverses. Court, c’est un propos pourtant d’une grande subtilité sur les différentes instances de la vie intérieure.
Un grand nombre de ses articles et de ses recensions de livres de spiritualité sont en ligne sur le site de Christus.
Certains voudront lire les hommages qui lui ont été rendus : celui d’Yves Roullière, rédacteur en chef adjoint de Christus lorsque le père Flipo en était rédacteur en chef, et celui du père Thierry Lamboley, assistant du Provincial, dans l’homélie prononcée lors de ses funérailles à Lille le 19 octobre 2025.
Hommage d’Yves Roullière
J’ai connu Claude Flipo en 1993, lorsqu’il m’a embauché (avec le soutien d’André Costes) comme rédacteur en chef adjoint de Christus. Il avait 60 ans, moi 29. Nous avons fait équipe onze années durant. La revue tirait à l’époque à près de 10.000 exemplaires (pour 5.000/6.000 abonnés).
Arrivé à la tête de Christus en 1988, alors que la revue était progressivement devenue confidentielle, quasiment une revue interne au milieu ignatien, Claude avait su prendre conscience – dans un contexte de « désenchantement du monde » ou « du politique » – de la soif spirituelle de nos contemporains. Il fallut donc reprendre beaucoup de choses à zéro, et il tint alors à retourner aux sources de Christus. Il faisait partie de la jeune génération jésuite qui avait reçu comme une révélation la création de la revue et de la collection Christus. Il faut dire qu’il avait connu la première « équipe » : Jacques Guillet, François Roustang, Michel de Certeau, Antoine Lauras, mais surtout Maurice Giuliani dont il était proche. Son petit livre sur l’initiation à la prière (paru chez Vie chrétienne) avait connu un grand succès. Son autorité lui permit de fréquenter et de publier les plus grands spirituels de notre temps, hommes et femmes, religieux et laïcs — tout en mettant en perspective les thèmes spirituels propres à notre temps avec les grands textes de la tradition, surtout ignatienne.
Claude s’imposait une grande ascèse, se refusant à tout excès. « Ordonner sa vie » n’était pas chez lui qu’une formule : c’était un tropisme et tout son combat consistait à l’ordonner à ce pour quoi nous sommes créés. Cette ascèse lui avait conféré une rare qualité d’écoute et d’attention. Chez chaque être, en chaque texte, il savait repérer la vie de l’Esprit (ou ce qui l’obstruait). Mais ce qu’il y avait d’exceptionnel chez lui, c’est qu’il était capable de partir d’un simple entretien, d’une simple lecture, pour en tirer une leçon spirituelle universelle, et à l’inverse il était capable de partir de l’« air du temps » pour en faire l’objet de son oraison dont il me faisait part des fruits, me signifiant par là l’urgence qu’il y avait à traiter du thème qui en ressortait. On comprend dès lors pourquoi il cultivait si bien l’art de la conversation (pas plus d’une heure !).
Ce sont ces conversations (dont j’avais et conserve aussi le goût) qu’il évoquait le plus souvent quand nous nous revoyions, quand je le faisais écrire pour la revue et la collection Christus, et à la Petite Bibliothèque jésuite à Lessius. Il y a encore peu, il m’avait consulté pour son dernier ouvrage inspiré des gravures de Nadal. Ces dernières années, nos échanges étaient devenus très gais, sans apprêt, plus complices que jamais.
Homélie de Thierry Lamboley sj pour la messe d’action de grâce pour Claude Flipo sj
Maison Saint-Jean, jeudi 16 octobre 2025
« La mort de nos proches nous laisse interdits… douloureusement blessés. » C’est ce que Claude Flipo écrivait il y a tout juste vingt-six ans, dans la revue Christus. Il poursuivait en citant saint Bernard : « C’est comme si notre cœur lui-même nous était arraché ». Claude se demandait alors : Mais qui pourrait encore aujourd’hui parler comme l’abbé de Clairvaux ?
Qui pourrait encore aujourd’hui parler comme saint Bernard, Claude ? Sans doute chacun de nous, aujourd’hui. Et avec nous, celles et ceux qui, en ce moment même, rendent grâce. Grâce de t’avoir rencontré, d’avoir reçu de toi, d’une manière ou d’une autre, la lumière de la tradition spirituelle ignatienne et la profondeur de ton accompagnement ou de ton écriture.
« C’est comme si notre cœur lui-même nous était arraché » : oui, c’est vrai. Mais à cause de toi, Claude, résonne aussi en nous cette parole de Jésus que tu nous as si souvent donnée à méditer et que l’Évangile de ce jour nous fait entendre à nouveau : « Que votre cœur ne soit pas bouleversé. »
À ceux qui essaient de suivre le Christ, tu n’as cessé de rappeler que la consolation est donnée. Que rien — absolument rien — ne peut nous enlever la consolation spirituelle reçue le jour de notre baptême. Que rien — absolument rien — ne peut remettre en cause la confiance que le Seigneur nous fait et celle que nous pouvons lui accorder en retour.
L’ultime conversation spirituelle que tu nous laisses est un livre. Tu venais d’en achever le manuscrit. Son but ? Proposer « une retraite à la maison ». Elle est aux chrétiens qui n’arrivent pas à vivre une retraite faute de temps, de lieu, de santé ou de moyens. Toujours ce souci d’aider les âmes, qui t’animait. Tu as choisi un titre éloquent : La confiance est la vie de l’âme. C’est comme un testament spirituel que tu nous laisses, en nous quittant sans prévenir : La confiance est la vie de l’âme. Au fil des pages, tu proposes trente étapes pour nourrir la confiance à partir de trente images de récits évangéliques. Ces images ont été réalisées à Anvers, en 1595, à la demande d’un des premiers compagnons d’Ignace de Loyola, Jérôme Nadal. En couverture : l’une de ces images. Celle de Pierre qui marche sur les eaux.
Je vous propose, chers amis, de la contempler ensemble.
En pensant à Claude, qui rencontre maintenant son Seigneur…
Et en pensant à chacun de nous, qui continuons le chemin vers cette rencontre.

Jésus et Pierre. Pas l’un sans l’autre. Jésus tient Pierre par le poignet. Il le tire des eaux où la peur du vent le fait sombrer. Jésus, lui, marche avec élégance sur la mer. C’est ainsi que Dieu agit depuis l’origine : son chemin passe par la mer. C’est ainsi qu’il conduit son peuple à la vie en le délivrant de l’esclavage. La mer n’arrête pas la vie. Le chemin continue. Toujours. Rien ne l’arrête. Ni la mort — pour Claude. Ni nos angoisses — pour chacun de nous. Où va ce chemin où Jésus nous tire ? Comme dans l’image, il va dehors. Il sort du cadre. Il ne retourne pas en arrière, dans la barque. Il va de l’avant. Vers l’inconnu ? Pas sûr. Vers Dieu, le Père ? Certainement.
Au centre de l’image, non pas Jésus, mais une barque remplie de disciples apeurés. Effrayés par la tempête… Ils rament pour s’en sortir. Au centre donc, l’Église embarquée à la suite du Christ dans le monde, et battue par des vents contraires. L’esprit de peur peut parfois l’emporter. L’esprit qui fait perdre confiance peut prendre le dessus quand tout s’agite autour de nous. Pas facile de se repérer alors dans la diversité des esprits qui nous animent… Reconnaître quand c’est Dieu qui agit… Ou quand c’est l’ennemi de la nature humaine qui opère en nous. L’art du discernement s’apprend grâce à l’Évangile. Saint Ignace de Loyola l’a bien compris. Les dons de la grâce, toujours variés, sont donnés à qui sait voir et entendre, reconnaître et choisir.
Au fond de l’image, deux rives. Et des barques qui passent d’une rive à l’autre. La vie chrétienne est passage. Passage : c’est le sens même du mot Pâques — le passage de la mort à la vie. Quand le psalmiste chante la seule chose qu’il cherche — habiter la maison du Seigneur — il ne cherche pas l’immobilité. Il cherche comment marcher vers la maison du Seigneur. Il se met en route pour chercher et trouver Dieu là où il demeure. Et l’Évangile nous a appris où aller pour le trouver : Vers les pauvres. Vers ceux qui souffrent. Vers ceux qui cherchent le pardon. Vers ceux qui attendent qu’on leur fasse justice. Vers tous ceux qui attendent encore la vie qui leur est, pour l’instant, refusée. À chacun de nous de sortir, pour passer sur l’autre rive, et y rencontrer Dieu.
Dans un autre article paru dans Christus il y a vingt-cinq ans, Claude invitait à « vivre ses diminutions » — celles de l’âge ou de la maladie. Il concluait qu’en matière de vie spirituelle, il n’y a pas de diminutions. Il écrit : « À chaque saison, sa grâce et son passage. Dans la barque, au creux de la bourrasque… “Pourquoi avez-vous peur ? Pourquoi n’avez-vous pas de foi ?” Passons sur l’autre rive. Pas tout seul. Avec lui. »
Claude nous montre, avec Jésus, le chemin. Sur l’autre rive. Pas tout seul. Avec Jésus.
Le Seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie, devant qui tremblerais-je ?
Claude Flipo, « Tourne mes sens à l’intérieur »
Christus, n°285, janvier 2025
Nos sens sont nombreux ! L'auteur distingue les sens spirituels des sens corporels. Plus encore, il évoque les différents mouvements qui affectent la vie spirituelle. Une aide remarquable pour reconnaître ces mouvements et pour aider à les décrypter.
Claude Flipo, « Revenir à Paray-le-Monial »
Christus, n°276, octobre 2022
En cette année anniversaire de la consécration de la Compagnie de Jésus au Sacré-Cœur, l'auteur nous invite à nous rendre à Paray-le-Monial. Occasion d'un élargissement de notre regard sur cette dévotion.
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