Passionnante, exaltante ou inquiète, notre époque est marquée par l'irruption massive de l'intelligence artificielle (IA) dans la vie quotidienne, professionnelle et sociale. Que nous le voulions ou non, nous sommes confrontés à des systèmes capables d'écrire, de traduire, de diagnostiquer, de recommander ou d'anticiper. Ces dispositifs reconfigurent silencieusement nos manières de travailler, d'apprendre, de décider et de percevoir le monde. Ils invitent surtout à revisiter une question ancienne : qu'appelons-nous intelligence, lorsque nous parlons d'intelligence humaine et d'intelligence artificielle ? Et que se passe-t-il lorsque ces deux régimes d'opérations se côtoient, s'entrelacent ou s'opposent ?

L'objectif de cet article est d'élucider ce que l'intelligence artificielle fait à notre intelligence – non pas ce qu'elle fait « à notre place », mais ce qu'elle transforme dans nos manières de penser et d'agir. Cela suppose d'abord de clarifier ce que l'on entend par intelligence humaine, puis d'examiner comment les milieux technologiques affectent la dynamique de la pensée, enfin de proposer des lignes de discernement pour habiter l'infosphère, sans perdre la vie intérieure que requiert toute forme authentique d'intelligence.

Clarifier l'enjeu des intelligences

L'expansion de l'intelligence artificielle ne se réduit pas à un progrès technique : elle oblige à reprendre à frais nouveaux ce que nous entendons par intelligence humaine. Le fait que des systèmes puissent produire des textes, des images, des analyses ou des recommandations trouble la frontière spontanée entre opération de calcul et acte de connaissance.

Le terme artificial intelligence (« intelligence artificielle ») a été inventé en 1955 par John McCarthy (1927-2011) dans l'invitation à la célèbre école d'été de Dartmouth en 1956, qui a été le creuset de l'informatique naissante. L'idée était que des machines algorithmiques pourraient imiter un certain nombre d'opérations de la pensée humaine, mais sans conscience, sans corps, sans accès au sens et à la compréhension. Depuis le début, les chercheurs en informatique et les philosophes savent que le terme d'« intelligence artificielle » est totalement impropre, mais il s'est imposé au point qu'il est impossible d'y renoncer aujourd'hui, et ce, malgré l'anthropomorphisme immédiat qu'il induit.

Par contraste, l'intelligence humaine est l'intelligence d'un sujet incarné et relationnel, orienté vers la vérité et le bien, et non une simple capacité de calcul. Cette affirmation, qui peut sembler élémentaire, prend une importance décisive à l'heure où l'on confond parfois complexité algorithmique et profondeur intellectuelle.

Le document Antiqua et nova (AN)1 du dicastère pour la Doctrine de la foi et du dicastère pour la Culture et l'Éducation, approuvé par le pape François et paru le 28 janvier 2025, rappelle avec force la différence entre intelligence artificielle et intelligence humaine (AN, 7-35). Ce texte convoque une distinction ancienne et structurante pour penser l'intelligence humaine : celle de la ratio (« raison », intelligence discursive) et de l'intellectus (« intellect », intelligence intuitive). Présente chez saint Augustin, cette distinction est précisée par saint Thomas d'Aquin, qui distingue l'acte par lequel l'intelligence procède d'un point à un autre (qu'il appelle ratio) et l'acte par lequel elle saisit de manière simple et immédiate les principes ou les essences (qu'il appelle intellectus). Il ne s'agit pas de deux facultés séparées, mais de deux modalités d'une même intelligence en quête de vérité.

Loin d'opposer analyse et contemplation, la tradition voit dans leur coopération la dynamique même de l'intelligence humaine. La ratio examine, ordonne et élabore ; l'intellectus éclaire, unifie et oriente. La recherche discursive déploie ce que la saisie intuitive entrevoit ; et la saisie intuitive, loin de dispenser du travail de la raison, lui donne au contraire sa direction et sa finalité. C'est dans cette circularité que l'intelligence humaine trouve son équilibre, car elle ne se réduit ni au calcul, ni à l'évidence immédiate, mais à la tension féconde entre les deux.

Cette articulation s'approfondit encore dans la tradition aristotélicienne avec la phronèsis (????????), la prudence ou sagesse pratique. La phronèsis n'est ni pure analyse, ni pure intuition : elle requiert la ratio pour examiner les circonstances, délibérer, peser les moyens, mais elle s'enracine dans une forme d'intellectus pratique qui perçoit le bien à accomplir, reconnaît l'appel du juste et incline la volonté vers l'action droite. Elle est le lieu où l'intelligence devient discernement moral, où savoir et agir ne peuvent plus être séparés.

Cette triangulation  ratio, intellectus et phronèsis – offre un cadre rigoureux pour comprendre la nature propre de l'intelligence humaine face à l'intelligence artificielle. Car si les systèmes d'intelligence artificielle sont capables d'imiter certains gestes de la ratio (classification, optimisation, corrélation, inférence statistique, génération linguistique), ils demeurent étrangers à l'intellectus et à la phronèsis. Ils ne possèdent ni intériorité, ni orientation vers la vérité, ni sens du bien, ni capacité à discerner. Ils peuvent produire des séquences cohérentes, mais ils ne peuvent pas comprendre. Ils peuvent traiter des données, mais ils ne peuvent pas contempler. Ils peuvent modéliser des situations, mais ils ne peuvent pas délibérer sur ce qui doit être fait.

Ce que la technique fait à notre intelligence

Si l'on veut comprendre ce que fait l'intelligence artificielle à l'intelligence humaine, il faut repartir des deux modalités – ratio et intellectus – dont vit notre manière de connaître et de penser. L'intelligence artificielle modifie profondément les conditions d'exercice de ces deux dimensions, mais d'une manière asymétrique : elle se greffe sur la ratio, la redouble ou l'allège, tandis qu'elle tend à fragiliser les conditions de l'intellectus.

Sous le rapport de la ratio, l'intelligence artificielle redistribue les opérations qui structuraient jusqu'ici la progression discursive de la pensée. Les tâches d'analyse, de tri, de corrélation, de synthèse ou même d'argumentation préliminaire peuvent désormais être automatisées par des systèmes capables d'ingérer d'immenses volumes de données et de produire des modèles ou des réponses plausibles en quelques secondes. Cette délégation n'est pourtant jamais neutre. Lorsque des opérations rationnelles sont prises en charge par des dispositifs techniques, notre manière de raisonner se transforme : parfois pour libérer l'esprit d'opérations répétitives, parfois aussi pour l'incliner subtilement à s'en remettre à la machine. La ratio peut alors devenir moins une force d'invention qu'une instance de validation, ce qui n'est pas sans effets sur la formation du jugement.

Mais l'enjeu est plus profond encore pour l'intellectus. L'expérience de la saisie immédiate du sens, de la contemplation du vrai ou du discernement du juste suppose une disponibilité intérieure : un espace de lenteur, de silence et de maturation. Or les environnements numériques intensifient la vitesse, la sollicitation continue, la dérivation permanente. L'accès immédiat à des contenus préformés tend à remplacer la quête patiente du sens par la consommation rapide de réponses. Ce n'est pas que l'intelligence artificielle empêche l'intuition intellectuelle – elle ne peut pas y accéder – mais elle modifie les conditions concrètes dans lesquelles l'intuition intérieure peut advenir.

Les analyses du philosophe de la technique Bernard Stiegler (1952-2020) éclairent cette situation : la technique extériorise des capacités humaines fondamentales, comme la mémoire2. Ainsi, la « mémoire épiphylogénétique », forgée par « l'ensemble des techniques et mnémotechniques nous permettant d'hériter d'un passé qui n'a pourtant pas été vécu3 », est constitutive de l'hominisation. Stiegler analyse comment la logique numérique peut court-circuiter la capacité d'anticipation, déstabiliser le jugement et rendre plus difficile l'exercice d'un discernement éclairé4.

Les travaux de la philosophe Anne Alombert complètent cette intelligence du phénomène en analysant la transformation de la subjectivité contemporaine et comment les dispositifs numériques en tant que « technologies de l'esprit » sont capables d'intervenir sur la manière dont nous nous rapportons à nous-mêmes, aux autres et au monde5. Fragmentation de l'attention, surcharge informationnelle, effacement des rythmes intérieurs : ces processus créent une tension entre hyperstimulation cognitive et appauvrissement de l'expérience subjective. Ici encore, il ne s'agit pas d'une critique morale des technologies, mais d'une analyse anthropologique : lorsque la médiation technique s'interpose en continu entre nous et le réel, la continuité intérieure – condition de l'intellectus – se trouve fragilisée.

Vers une infosophie

L'irruption de l'intelligence artificielle manifeste que nous sommes désormais immergés dans un milieu informationnel global : l'infosphère. Cette notion, développée par le philosophe Luciano Floridi, désigne l'ensemble des entités et des processus informationnels dans lesquels nos actions, nos échanges et nos décisions sont désormais enchâssés. L'enjeu n'est pas seulement descriptif. Il est éthique : comment habiter ce milieu sans réduire l'intelligence humaine à ses prolongements techniques ?

Je propose d'appeler « infosophie » la recherche d'une manière juste d'habiter l'infosphère, non pas comme un espace neutre, mais comme un milieu qui engage la vie de l'esprit. Cette infosophie, par analogie avec « l'écosophie » du philosophe norvégien Arne Næss (1912-2009), ne désigne pas une sagesse numérique superficielle, mais une manière de maintenir l'intégrité de la vie intérieure – l'attention, la lenteur et la continuité – dans un environnement qui en disperse les conditions. Habiter l'infosphère suppose de préserver des espaces de retrait, de silence et de décélération, où l'intellectus peut encore se déployer.

La question n'est donc plus seulement de savoir comment réguler l'intelligence artificielle, mais comment préserver l'unité dynamique de l'intelligence humaine – ratio, intellectus et phronèsis – dans un milieu qui tend simultanément à la stimuler, la suppléer et la dissoudre. Habiter l'infosphère suppose un effort actif : cultiver l'attention, choisir ses médiations, se ménager des temporalités non automatisées et exercer la prudence pratique qui permet de discerner ce qui nous humanise de ce qui nous aliène.

Ainsi comprise, l'infosophie n'est pas une théorie abstraite sur le numérique, mais une manière d'être au monde dans un environnement saturé de machines qui calculent et qui prédisent. Elle vise à faire de l'infosphère un milieu habitable par une intelligence humaine et non un espace où la pensée serait progressivement remplacée par ses simulacres.

Conclusion

L'intelligence artificielle met en lumière ce qu'est véritablement l'intelligence humaine. Elle en révèle la vulnérabilité autant que la grandeur. La ratio, redoublée par les dispositifs calculatoires, peut être tentée de s'en remettre à eux pour penser à sa place. L'intellectus, fragilisé par la saturation informationnelle, risque de perdre la disponibilité intérieure nécessaire à l'accueil du sens. La phronèsis, enfin, demeure irremplaçable : aucune machine ne peut discerner le juste.

La tâche qui nous incombe n'est donc pas de nous opposer aux machines, mais de préserver ce qui, dans l'intelligence humaine, ne peut être automatisé : l'attention, la délibération, la capacité d'accueillir la vérité et de juger selon le bien. C'est ce travail intérieur que l'on peut appeler infosophie – une sagesse de la vie dans l'infosphère attentive à ce que le numérique fait à notre manière de penser, de sentir et de vouloir.

1 Dicastère pour la Doctrine de la foi et dicastère pour la Culture et l'Éducation, Antiqua et nova, Note sur les relations entre l'intelligence artificielle et l'intelligence humaine, 14 janvier 2025 (sur www.vatican.va).
2 Bernard Stiegler, La technique et le temps 1, La faute d'Épiméthée, Galilée, 1994.
3 Ars Industrialis, définition « Épiphylogénèse (les trois mémoires) » (sur https://arsindustrialis.org/).
4 B. Stiegler, Dans la disruption, Comment ne pas devenir fou ?, Les Liens qui libèrent, 2016.
5 Anne Alombert, Schizophrénie numérique, La crise de l'esprit à l'ère des nouvelles technologies, Allia, 2023.